Jean Giono, disparu il y a tout juste cinquante ans, a décrit comme personne la beauté sauvage des paysages de Provence. Mais il était tout sauf un aimable poète régionaliste. Ce documentaire inédit brosse un portrait passionnant de l'écrivain. Où l'on découvre sa rivalité avec l'autre ogre provençal : Marcel Pagnol.

Souvenez-vous d’Angelo, l’Italien ténébreux dans le Hussard sur le toit. Souvenez-vous de Raimu, si émouvant dans la Femme du boulanger. Derrières ces grands personnages de cinéma, il y a des romans immenses. Jean Giono est mort il y a cinquante ans. Un documentaire de Fabrice Gardel, diffusé sur France 3 le jeudi 8 octobre à 22h50, fouillé et très finement écrit, lui rend un bel hommage : Giono, une âme forte. La comédienne Ariane Ascaride a prêté sa voix pour le commentaire. 

Le Marseillais et le Manosquin

Giono, c’est Manosque. Cet écrivain prolifique n’a eu de cesse de célébrer la beauté sauvage des plateaux de Haute Provence. Mais il était tout sauf un aimable poète bucolique. Et ce qui est passionnant, c’est de regarder de plus près sa relation avec Marcel Pagnol, qui a adapté au cinéma plusieurs de ses romans. On les imagine complices, mais en réalité le Marseillais et le Manosquin ne s’entendaient pas du tout.  

Je ne veux pas qu’on dise de rigolade sur la Provence. La Provence, c’est beaucoup plus grave, beaucoup plus important. Marseille est une ville grave et belle, ce n’est pas une ville rigolote. 

Au fond, ces deux ogres provençaux étaient trop voraces pour partager le même territoire. Ils incarnent deux Provence, celle de la mer et celle de la montagne. Giono trouvait que Pagnol trahissait ses textes. Il lui disait : « je n’ai jamais mis aucune cigale dans mon œuvre ! » Les disputes étaient nombreuses et les deux hommes finiront par ne plus travailler ensemble. 

Un "pacifiste féroce"

Giono était hanté par la mort depuis son retour de l’enfer de Verdun. Il avait 19 ans quand a éclaté la première guerre mondiale. Verdun et, je le cite, « les pâtés de boue et de chair mêlés », vont hanter ses cauchemars jusqu’à sa mort. Au cours des années 1930, il devient un militant pacifiste acharné. Aussi, quand éclate à nouveau la guerre, quelque chose en lui se brise. Peut-être le désenchantement est-il une explication de son attitude ambigüe pendant l’Occupation. Le documentaire ne fuit pas ce chapitre-là, c’est tout à son honneur. Giono a publié un roman dans une revue ouvertement antisémite. Il a aussi accepté un reportage sur lui dans « Signal », le Paris-Match nazi de l’époque. Mais l’écrivain a aussi, pendant cette période, aidé et caché de nombreux réfugiés à Manosque. Et il a refusé d’être « le » grand écrivain de Vichy alors que le régime du maréchal, séduit par sa critique de la modernité, lui déroulait le tapis rouge. 

C’est un portrait tout en nuances qui se dessine ici, en s’appuyant sur des archives personnelles, sur la correspondance de l’auteur, et sur le témoignage de sa fille, Sylvie Giono. Le portrait d’un fils de cordonnier, autodidacte, célébré de son vivant comme un géant de la littérature. A la mort de Giono, Marcel Pagnol (encore lui) écrira à Élise, sa veuve : 

Il a réussi sa vie. Il a réussi son œuvre, qui le ressuscitera chaque jour. Les gens meurent tous, mais bien peu ont eu la chance d’avoir du génie. 

« Giono, une âme forte » (52 minutes) : jeudi 08/10/20 sur France 3 à 22h50.

A lire : Giono, Furioso (Folio), roman d’Emmanuelle Lambert, qui a participé à ce documentaire et fut commissaire de la grande exposition Giono au MUCEM en 2019.

  • Légende du visuel principal: Jean Giono. Portrait sensible et tout en nuances de celui qui s'est imposée à la hussarde dans la littérature française du XXème siècle. © Palmyra Film et Effervescence Fiction / France Télévision
Les invités
L'équipe