Ce film est disponible gratuitement sur le site MK2 Curiosity. Protée est le "boy" d'une famille de Blancs, au Cameroun. La complicité entre lui et la petite fille, France, est un miracle de cinéma. Survivra-t-elle à la prise de conscience du racisme colonial par le jeune homme ?

Cécile Ducasse et Isaac de Bankolé incarnent France et Protée dans "Chocolat", de Claire Denis (1988).
Cécile Ducasse et Isaac de Bankolé incarnent France et Protée dans "Chocolat", de Claire Denis (1988). © AFP / Nathalie Eno / Collection ChristopheL

Je suis en manque de cinéma. Comme beaucoup de gens, je n’en peux plus d’attendre la réouverture des salles obscures. On avait le 15 décembre en ligne de mire, mais cette date semble aujourd’hui incertaine. Alors en attendant, pour se consoler, je vous propose du cinéma en ligne. Le groupe MK2 a créé, dès le premier confinement, un programme de vidéos à la demande baptisé Curiosity. Il suffit de s’inscrire, et on peut avoir accès, gratuitement, à cinq films chaque semaine. 

Rien ne vous empêche de piocher dans leur catalogue et d’en louer un. Mais les cinq gratuits sont proposés par MK2 et garantis sans algorithme. J’aime beaucoup leur slogan : « c’est comme un panier bio, mais pour le cerveau » ! L’idée est bien de titiller votre curiosité en proposant des films que vous n’auriez pas spontanément été cherché. Et parmi ceux de cette semaine, disponibles jusqu'à jeudi 10 décembre à 17h, vous trouverez donc « Chocolat », le premier long métrage de Claire Denis, cinéaste incontournable. Un film qui nous emmène au Cameroun.  

Retour aux sources 

Elle s’appelle France et ça n’est pas anodin. On devine assez vite, dans la voiture de l'Américain qui l'a prise en stop, à son regard qui balaie le paysage, que la jeune femme cherche à reconnaitre quelque chose. Il y a dans ses yeux un zeste de nostalgie. Un peu plus tard, tout s’éclaire. Cette femme que tout le monde prend pour une touriste a grandi au Cameroun. Elle revient, comme en pèlerinage, dans le décor de son enfance. Entre temps, le Cameroun est devenu indépendant.  

Ensuite, flash-back : France est une petite fille, on la découvre avec ses parents, dans la maison cossue qu’ils habitaient (c’est François Cluzet qui joue le père), entouré d’un personnel noir corvéable à merci.  

Fleur de peaux

Ce film raconte la colonisation à hauteur d’enfant. C’est une photographie à fleur de peau, d’une immense sensibilité. Claire Denis (qui signe ici un film en partie autobiographique, elle qui a grandit au Cameroun) interroge le rapport au corps, suggérant le désir qui affleure dans un contexte de ségrégation. Elle montre surtout la lutte silencieuse du boy de la famille, l’homme à tout faire, pour sa dignité. Cet homme s’appelle Protée, il est interprété par Isaac de Bankolé. Et l’amitié qui se noue entre lui et la petite fille, jouée par Cécile Ducasse, est une merveille de cinéma.  

Le cœur du film bat dans cette relation-là. Protée est placide, solide, beau comme un astre. France est curieuse, aux aguets, malicieuse. La complicité entre eux se construit sur mille petits rituels. Notamment cette manie, étonnante mais bigrement belle, visuellement, de disposer des fourmis sur ses tartines de beurre ! 

Etre "chocolat" 

La question sera de savoir si cette amitié, si réjouissante, entre France et Protée pourra survivre à la prise de conscience du racisme colonial chez le jeune homme. Car nous sommes aux derniers instants du colonialisme. Et les parents de France semblent dépassés par le bouillonnement et les mutations du pays. Je ne vous en dévoile pas plus. Je veux insister, simplement, sur la beauté hypnotique de certaines images, de certains cadres. Sur la qualité de la photographie. Et vous préciser d’où vient ce titre énigmatique. « Être chocolat », ça signifie qu’on s’est fait avoir, qu’on a été floué. Ici, l’intime et le politique occupent un seul et même territoire.  

« Chocolat », de Claire Denis. Disponible sur MK2 Curiosity, l’offre VOD des cinémas MK2. La programmation change chaque jeudi à 17h.

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