Inès est une femme d'affaire austère et débordée. Son père surgit dans sa vie sans prévenir, avec ses perruques et son humour lourdingue. Ce film allemand, qui emballa le festival de Cannes en 2016, marche avec brio sur la ligne de crête entre le rire et l'émotion. A voir sur Arte.

« Arte fait son cinéma ». Ce lundi démarre un cycle qui va durer deux semaines : la chaîne franco-allemande diffuse des films qu’elle a co-produit, histoire de montrer qu’elle soutient le cinéma d’auteur. Et cela démarre très bien, avec « Toni Erdmann », un film que j’ai vu à sa sortie en 2016 et dont je me souviens très bien. C’est inexplicable, cette impression que certains films restent, plus que d’autres, gravés dans la rétine. C’est l’histoire d’une fille qui a honte de son père. Pas à l’adolescence, à l’âge où on demande aux parents de nous déposer loin du collège. Non, Inès est une adulte. Une femme d’affaire allemande, austère et débordée, qui a été envoyée à Bucarest pour appliquer des plans de restructuration et des licenciements secs. Un jour, son père débarque sans prévenir, avec une perruque et des fausses dents. 

Satire sociale

On comprend qu’ils sont brouillés depuis un moment. Et ce monsieur, avec son humour lourdingue et ses déguisements grotesques, va tenter de la dérider. De se rapprocher d’elle. De lui montrer qu’elle n’est peut-être pas très heureuse, dans ce travail si prenant. Ce film raconte une relation entre un père et sa fille, entre deux personnes qui ne se comprennent pas, mais c’est aussi au passage une satire sociale sur le libéralisme triomphant.

J'ai oublié de préciser qu’il dure plus de 2h42... Mais très sincèrement, on ne les voit pas passer, parce que les deux personnages sont très attachants. Elle est dans la maîtrise totale, lui est d’une maladresse inénarrable. Soit dit en passant, les deux comédiens (Sandra Hüller et Peter Simonischek) sont formidables.

Humour burlesque

On navigue sans arrêt entre l’émotion et le rire. C’est un équilibre très fragile. Certaines scènes sont franchement hilarantes, quand on bascule dans le grand burlesque, notamment lors d'une soirée dans le plus simple appareil. Je n’en dis pas plus pour ne pas gâcher le plaisir de ceux qui ne l’ont pas vu !

Parmi les scènes les plus frappantes, il y a une chanson. Inès et son père sont à une réception avec pleins d'inconnus. Le père s’installe au piano (au synthé, plutôt) en prévenant tout le monde : ma fille va vous chanter une chanson ! Elle est d’abord furieuse contre lui (la honte, encore) et puis elle cède... et se met à chanter Whitney Houston.

Oui, elle chante comme une casserole. Et pourtant, on est presque ému aux larmes. Parce qu’elle se prend au jeu peu à peu. Elle serre le poing comme une diva de la pop. On imagine les heures passées, quand elle était enfant, à chanter cette chanson. Son père la regarde éberlué. Sans le moindre dialogue, cette scène dit énormément de choses sur tout ce qu’on n’arrive pas à se dire, sur le temps qui passe et qu’on aimerait retenir. Mais Inès et son père ne sont pas seuls, à ce moment-là : il y a plein d’inconnus qui les regardent et sont mal à l’aise. Cette scène est gênante, voire impudique. Voilà ce qui est très fort dans ce film : il est perturbant. C’est d’ailleurs sans doute parce qu’il m’a dérangée qu’il est resté gravé dans ma mémoire. Le cinéma est marquant quand il ne nous laisse pas tranquille.

« Toni Erdmann », de Maren Ade : sur Arte lundi 12/11/18 à 20h55 et en replay pendant une semaine. 

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Pas évident d'avoir honte de son papa quand on est une adulte... Peter Simonischek et Sandra Hüller, épatants dans ce film de Maren Ade (2016). © Komplizen Films / Arte
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