C'est la première fois qu'une caméra entre dans une prison pour djihadistes en Syrie. Le reportage diffusé samedi sur Arte interroge sur les méthodes de déradicalisation et montre comment les Kurdes utilisent ce dossier sensible pour tenter d'obtenir la reconnaissance internationale.

La prison des djihadistes
La prison des djihadistes © Stéphane Kenech pour Bandit Prod

Voilà un mot qu’on entend tout le temps et qu’on serait pourtant bien en peine de définir : déradicalisation. Est-ce une forme de rééducation ? Comment répondre à l’endoctrinement de djihadistes ? La question divise et ce reportage de Medhi Meddeb et Stéphane Kenech apporte un éclairage passionnant. Nous sommes dans la zone kurde de Syrie, à Qamichli. Une prison dans laquelle sont incarcérés des anciens membres de Daech. 

Dessins et maquettes

Cet homme de 24 ans, que sa femme et ses enfants viennent voir au parloir, c’était le comptable de l’organisation terroriste à Raqqa, il est devenu cadre de l’Etat Islamique en Syrie au tout début, bien avant la proclamation du califat. Il raconte ses motivations religieuses et financières : il a rejoint Daech pour faire appliquer la charia et parce que l’organisation le payait très bien :

J'ai reçu beaucoup d'argent, c'est ça qui me tenait.

Il y a aussi Sayef, le barbier de la prison. Lui a rejoint Daech en 2015, après avoir fait partie des rebelles de l’armée syrienne libre : il a combattu les hommes de Bachar El Assad avec rage et conviction. Et aujourd’hui, le voilà dans une prison aux mains des indépendantistes kurdes : son parcours est à l’image de la complexité du conflit syrien. 

Que font-ils de leurs journées, ces anciens djihadistes ? Des dessins et des maquettes. C’est assez surréaliste. La patronne de l'administration pénitentiaire montre fièrement les dessins des prisonniers à la caméra : regardez, cet homme a dessiné une femme non voilée, c’est la preuve de l’efficacité de notre « entreprise de rééducation ». Elle-même ne porte pas de voile. Une séquence du reportage montre aussi l’atelier modélisme : on voit ces anciens djihadistes fabriquer des maisons miniatures et expliquer comme c’est émouvant de fabriquer en miniature la Syrie d’avant la guerre. 

Vœu pieu ou propagande ?

Quelque chose sonne faux dans ces images et les journalistes ne sont pas dupes : on leur a interdit de filmer la façade, les couloirs, les cellules et tout ce qui ressemble à une prison. Les parties de volley-ball dans la cour et les salles de classe : ça oui, les prises de vue sont autorisées. L’objectif, c’est de montrer que cette prison est tout sauf Guantanamo : ici on permet au détenu de devenir un homme nouveau. Est-ce un vœu pieu ou de la propagande ? On ressent, en tout cas, un malaise certain quand un ancien membre de Daech et ancien trafiquant d’armes assure qu’il veut devenir décorateur d’intérieur. Mais le mot « propagande » n’est pas à prendre à la légère : car c’est bien le PKK qui contrôle cette prison. La guerre n’est pas finie en Syrie, mais pour les Kurdes, l’après-guerre a déjà commencé. Tout l’enjeu, c’est de montrer à l’occident qu’ici, on sait rééduquer les djihadistes. Se positionner sur ce dossier brûlant afin d’avancer sur celui de la reconnaissance internationale du Kurdistan. Ce n’est pas pour rien que la photo d’Adbullah Ocalan, leader vénéré des Kurdes, est partout dans cette prison haute sécurité. Le message est clair : les Kurdes de Syrie veulent utiliser les prisonniers djihadistes comme arme de négociation.

Syrie : la prison de djihadistes. Reportage diffusé demain à 18h35 sur Arte, à voir aussi en replay sur le site d’Arte. 

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