La journaliste Anne Poiret a enquêté sur cette industrie bien française. Son documentaire, diffusé sur LCP, pose une question fondamentale : est-il sain que les exportations d'armes échappent au contrôle des citoyens?

Ce qui frappe, d'abord, ce sont tous les refus. « Non, il n’est pas  possible de venir filmer notre usine ». « Non, les tournages ne sont pas autorisés dans les ateliers de fabrication ». « Oui, nous  avons bien reçu vos 37 mails, mais c’est non ». La journaliste Anne Poiret, prix Albert Londres, a pris soin d’enregistrer ces conversations au téléphone pour montrer l’ampleur du secret. Son documentaire, "Mon pays fabrique des armes", est rediffusé ce jeudi 16 mai sur LCP à 20h30.

La France est le troisième exportateur mondial d’armement. Le secteur concerne quelque 4.000 PME dans l’Hexagone et une dizaine de grands  groupes. Et pourtant, de ce fleuron industriel, de ses 165.000 salariés, nous ne savons rien ou presque. Parce que cette  industrie n’a pas besoin d’être médiatisée. 

Le  documentaire nous conduit à la découverte de cette industrie taboue. Dans le département du Cher, par exemple, missiles et munitions sont une spécialité locale. Nexter et MBDA, deux  fabricants d'armes, y ont installé des usines. A la Chapelle-Saint-Ursin, près de Bourges, celui qui est ravi d'en parler, c'est monsieur le maire, dans sa voiture :

Nexter est le premier employeur de notre commune. Un effectif proche de 400 salariés sur le site local. Ils font l’ensemble de la munition, douille et charge explosive. On n’a pas le droit de filmer, mais bon, on va passer en vitesse... On entend partout que c’est la crise de l’industrie. Globalement ici l’industrie ne va pas si mal. 

C'est  une industrie qui se porte bien, en effet. Sous le mandat de François Hollande, le montant des commandes d'armes françaises à l'étranger a été multiplié par quatre.

Toute la question est de savoir à qui sont vendues ces armes, et pour quoi faire. Et surtout : la France est-elle en train de piétiner ses engagements  internationaux ? Notre pays a signé un traité sur le commerce des armes, le TCA, qui date de 2014. Que dit ce traité ? Si un État a connaissance que les armes peuvent être utilisées contre des  civils, il ne doit pas les vendre. Quand l’Arabie Saoudite, l'un de nos clients, est accusé de commettre des  crimes de guerre au Yémen, quand l’Égypte, autre client important, réprime sa population, il y a des questions qui se posent. Et ces questions, personnes ne veut ni ne peut y répondre. On est face à un grand tabou. 

Je  dois préciser que ce documentaire date de l'année dernière. Les choses ont un peu évolué depuis, notamment avec l'affaire du cargo saoudien qui devait faire escale au Havre pour charger des  armes et qui a renoncé face à la mobilisation d'associations. Le sujet commence à s'imposer dans le débat public, mais  selon Anne Poiret, cela ne change pas grand chose.

Ça reste un angle mort, ça reste un tabou puisque nous ne pouvons pas avoir de réponse claire sur les armes qui sont livrées à nos clients étrangers : la règle pour les exportations d’armes françaises, c’est qu’elles sont étudiées par une commission interministérielle dont les discussions sont couvertes par le « confidentiel défense ». Donc ils n’ont pas le droit de nous expliquer comment ils prennent leur décision pour vendre ou pas tel type d’arme à l’Arabie Saoudite ou à l’Égypte, qui sont nos principaux clients. 

Ce documentaire est bien ficelé et très clair, sur un sujet parfois complexe. Et il pose des questions indispensables. Faut-il faire évoluer notre doctrine en matière de vente d’armes ? Est-il sain pour notre démocratie que les exportations d’armement échappent au contrôle des citoyens ? 

"Mon pays fabrique des armes" (52 minutes) : sur LCP Assemblée Nationale jeudi 16 mai à 20h30. Suivi d'un débat "droit de suite", animé par Jean-Pierre Gratien, en présence de l'auteure du documentaire. 

Anne Poiret est aussi l'auteure d'un livre, qui parait cette semaine aux éditions Les Arènes : Mon pays vend des armes. 

  • Légende du visuel principal: La France est le troisième exportateur mondial d’armement. Une industrie aussi florissante que cachottière. © Talweg Production
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