Nous sommes privés d'une sortie en salle, mais Pedro Almodovar est de retour. "La voix humaine", adaptation d'une pièce de Cocteau, est disponible en DVD et VOD. Un film court et en anglais : deux petites révolutions ! Pour le reste, le cinéaste espagnol fait ce qu'il sait faire avec génie : interroger la loi du désir.

D’abord, une longue robe rouge à crinoline. Une robe qui en fait beaucoup trop. Pas de doute, nous sommes bien dans un film d’Almodovar. Et puis, y’a Tilda, qu’est belle comme un soleil... Tilda Swinton, seule au casting, est impériale. Non, pardon, il y a aussi un chien. Très important, le chien. « La voix humaine » est l’adaptation d’une pièce de Cocteau, dont Pedro Almodovar s’était déjà inspiré dans « Femmes au bord de la crise de nerf » et dans « la Loi du désir ». Un monologue qui obsède le cinéaste depuis des années. Il signe ici, pour la première fois, un film presque intégralement en anglais. Seuls quelques petits détails, au début et à la fin, nous rappellent que nous sommes en Espagne. Autre particularité : la durée. C’est un court-métrage de 29 minutes.

Monologue

« La voix humaine » est le monologue d’une femme abandonnée par son amant. Il est parti, elle l’attend. Le voilà qui téléphone. « J’étais dans la rue, j’ai raté ton appel, merci de me rappeler. Oh, je n’ai pas arrêté », dit-elle, avant de faire l’inventaire de tout ce qui l’a occupée depuis trois jours. Nous savons, nous qui regardons, que ce n’est pas vrai. Elle n’est pas sortie, elle l’attend. Elle ne fait rien d’autre que l’attendre, depuis des heures, depuis des jours. Mais il ne faut rien laisser paraitre de sa douleur. Et puis elle va craquer. Elle sera tour à tour cynique, lucide, combative, désabusée, amère, menaçante. Tilda Swinton excelle dans ces volte-face permanentes. 

Nous sommes dans un appartement très « almodovarien ». Les meubles, les bibelots, les murs débordent de couleurs vives, comme les vêtements que portent Tilda Swinton, qui se change sans arrêt. C’est un intérieur luxueux et beaucoup trop bien rangé, qui est en fait un décor de cinéma. La caméra sort régulièrement du décor et nous montre le hangar gris autour. Les apparences, encore et toujours… Ici, on assume le faux. 

Beauté intemporelle

On comprend que cette femme est comédienne. A son amant, au téléphone, elle explique qu’on lui propose pas mal de rôles, en ce moment. Les femmes mûres sont à la mode. Sa « beauté intemporelle » plait, sa pâleur, ce mélange de folie et de mélancolie. « Tout ça c’est des conneries, souffle-telle. Je suis un débris. Je suis l’ombre en ruine de ce que j’ai été. » Et puis elle devient inquiétante. 

Chacun bricole

Elle parle de son amie Marta, qui a le vertige. Le pire ce n’est pas qu’elle ait le tournis face au vide, mais que le vide l’attire comme un aimant. Sa peur de tomber la pousse à se jeter dans le vide :

C’est la même chose qui m’arrive, avec les couteaux. La peur qu’il t’arrive quelque chose me faisait imaginer que ma main attrape un couteau et te le plantait. J’étais terrifiée par moi-même. 

L’amour présenté comme une peur de faire du mal à l’autre. Almodovar, fidèle à lui-même, interroge ici les lois du désir, les règles du jeu de la passion amoureuse. Il le fait dans son style, mais en se réinventant. Et ce monologue d’une femme blessée trouvera des échos, assurément, en chacun de nous. Ce n’est pas pour rien que le film démarre dans un magasin de bricolage et que le générique est un déluge d’outils : les lettres sont des marteaux, des tournevis, des pinces. Du bricolage. On ne fait pas autre chose, toutes et tous, dans nos vies amoureuses. On fait comme on peut, avec les outils que l’on trouve. On n’y arrive pas, la plupart du temps, mais on essaie ! Chacun bricole.

« La voix humaine » de Pedro Almodovar. Un film d’une demi-heure disponible en DVD ou en VOD, par exemple sur le site « Filmo TV », où l’on peut le louer pour 3 euros. 

  • Légende du visuel principal: Tilda Swinton dans La Voix humaine de Pedro Almodovar © DVD
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