A voir sur Arte, un documentaire qui suit une troupe de danse un peu particulière, où se côtoient des danseurs valides et des danseurs handicapés. Un film sensible, subtil et à mille lieux de toute mièvrerie, qui change notre regard sur la danse et le handicap.

Je vous emmène dans une salle de danse. Elle n'a rien d'extraordinaire, il y a un grand miroir et une barre sur le mur. Les danseurs, ce jour-là, doivent faire un exercice simple mais très impressionnant : se regarder dans les yeux. Deux personnes sont face à face, l'une est immobile, l'autre improvise des mouvements sur la musique. Et on ne se lâche pas des yeux. Évidemment, le fou rire n'est jamais loin, parce qu'on est mal à l'aise, au début. Et puis, à force de soutenir le regard, une intensité surgit, une tension qui ressemble à du désir. Il y a de l'électricité dans l'air. 

Juste un détail : c'est une troupe inclusive qu'on voit ici répéter. Une troupe qui mélange des danseurs valides et des danseurs handicapés. Stéphanie Pillonca les a suivis pendant plusieurs mois. Son documentaire, "Laissez-moi aimer", est à voir sur Arte. 

Cueillie par la beauté

Je vais être honnête : ce documentaire, sur le papier, ne me faisait pas rêver. Je craignais que ce soit un film mièvre, qui nous explique que la différence est une richesse. Eh bien non. Il ne l'explique pas, il le montre, avec une immense délicatesse et sans aucun angélisme. C'est surtout très beau, et j'ai été cueillie par cette beauté. 

Thomas, l'un des danseurs dont la grâce bouleverse, dans ce documentaire.
Thomas, l'un des danseurs dont la grâce bouleverse, dans ce documentaire. / Marie-Eve Heer

Puis-je vous raconter un peu ma vie ? La semaine dernière, au rayon surgelé d'un supermarché, j'ai brusquement entendu un hurlement. J'ai eu peur, j'ai sursauté et crié à mon tour, par réflexe. En me retournant, j'ai compris que le hurlement était celui d'un jeune garçon handicapé, qui ne maitrisais pas ses gestes et ses cris. Et là, tout le monde s'est marré. Lui, moi, et les parents de ce gamin : on riait parce que la scène était burlesque, parce que j'étais ridicule d'avoir eu aussi aussi peur. Oui, ce gosse en fauteuil, qui bave et dont les bras semblent désarticulés, a sans doute l'habitude de faire peur. Oui, il faut changer de regard sur le handicap, mais cela peut être un mouvement de joie. Eh bien ce documentaire m'a offert de prolonger la belle énergie de cet éclat de rire au supermarché  !

Vibrer avec ces corps, abîmés ou non

De quel handicap souffrent les personnes filmées ? Je ne sais pas précisément. Parce qu'il n'y a pas de voix off, pas d'explication. Mais on s'en balance. On comprend ce que la danse leur apporte. On les suit aussi dans leur vie quotidienne, dans leur vie amoureuse. On est éblouis par le travail de leur chorégraphe, Cécile Martinez, qui a fondé l'association "Au nom de la danse", dans le Var. On vibre avec ces corps de danseurs, qu'ils soient abimés ou non. Et on soutient le regard. Ce film interroge au passage, avec une grande subtilité, notre définition de la danse. Et je peux vous promettre une chose : vous ne regarderez plus jamais un fauteuil roulant de la même manière. 

"Laissez-moi aimer", documentaire de Stéphanie Pillonca (52 minutes). Sur Arte mercredi 25 septembre à 22h50, ou sur le site d'Arte dès maintenant. 

  • Légende du visuel principal: Des corps valides et des corps abîmés, pour réinventer notre vision de la danse. © Marie-Eve Heer
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