Les deux artistes sillonnent la France, et collent sur les murs des photos XXL des gens qu'ils rencontrent dans les villages. Un road trip poétique et malicieux, qui interroge sur la place des images dans nos souvenirs. Arte diffuse ce documentaire quelques semaines après la mort d'Agnès Varda.

On passe toute la semaine avec Agnès Varda, ne boudons pas notre plaisir ! Tous les soirs sur France Inter, Laure Adler consacre cinq émissions à la cinéaste et photographe disparue en mars dernier. Et ce mercredi soir, juste après l’Heure Bleue, on regarde sur Arte « Visages Villages », le film que Varda a réalisé avec JR, sorti en 2017 au cinéma. 

C’est d’abord une rencontre délicieuse entre deux artistes. Entre une femme de 89 ans et un homme de 33 ans, qui ont en commun une passion dévorante des images. JR, célèbre pour les gigantesques photos qu’il colle sur les murs et les monuments du monde entier, embarque Varda dans sa camionnette photomaton et ils partent sillonner les villages de France. Bien sûr qu’elle est partante pour partir, elle qui aimait à répéter « si on ouvrait les gens, on trouverait des paysages ». Ce voyage, sans itinéraire précis, est mis en musique par Matthieu Chedid.

Road trip poétique

Des Hauts de France à la Provence, Varda et JR rencontrent des gens, les prennent en photo et affichent le cliché, en très grand format noir et blanc, sur la place du village, sur un château d’eau, sur la façade d’une grange ou sur des maisons à l’abandon. On fait connaissance avec un facteur, une éleveuse de chèvres, des femmes de dockers, la serveuse d’un bar, les salariés d’une usine de produits chimiques. Des anonymes qui nous racontent leur histoire. C’est drôle, souvent. Émouvant, aussi.Bouleversant, même, quand ils décident d’aller voir Jean-Luc Godard chez lui, et que les choses ne se passent pas comme prévu... Au fil de ce road trip poétique, JR et Varda apprennent à s’apprivoiser.

Mémoire et transmission

Elle le charrie parce qu’il n’enlève jamais son chapeau et ses lunettes noires. Il lui répond de ne pas faire « sa mamie conseil ». Il y a entre ces deux-là une forme de naïveté une peu forcée, que l’on croirait tout droit sortie d’un dessin animé. Ce serait presque agaçant s’ils n’étaient pas aussi attachants. Et peu à peu, la différence d’âge entre eux n’est plus simplement mignonne, elle est le sujet : il est question de transmission et de mémoire. De la vue qui devient floue avec la maladie. La plus belle scène du film, à mon avis, est celle de Sainte-Marguerite sur mer. Sur cette plage de Normandie, il y a un bunker qui menaçait de tomber de la falaise et qu’on a fait s’écrouler, pour éviter un accident. Il est planté sur le sable, à la verticale. Il fallait y coller une photo. Mais quelle photo ? Agnès Varda se souvient d’un cliché de 1954. Un portrait de son ami Guy Bourdin qui était, lui aussi, photographe. 

J'avais fait un portrait de lui, là, près de cette cabine de plage. Je me souviens de l'instant précis où j'ai placé le chassis. Peut-être que je me souviens plus des images que j'ai faites de lui que de lui. 

Voilà qui vous semble sans doute familier : les souvenirs les plus marquants de notre enfance sont ceux qui figurent dans l’album de famille. Se souvient-on vraiment de la scène, ou plutôt de la photo ? A la fin du film, ce n’est évidemment pas par hasard que l’on entend la mélodie du « petit bal perdu ». Non, je ne me souviens plus du nom du bal perdu. Le fonctionnement de notre mémoire donne parfois le vertige. Quant à la photo collée sur le bunker, elle semble avoir été faite pour être collée à cet endroit, le résultat est sublime. Mais dès le lendemain, elle a disparu ! Effacée par la marée. "J’ai l’habitude des images éphémères, explique JR, mais jamais à ce point-là !" Alors il nous reste ce film, pour voir Agnès Varda en train de regarder cette photo chargée de nostalgie. Comment chantait Bourvil, déjà ? Et c’était bien. Et c’était bien. 

La photo de Guy Bourdin prise en 1954 et collée sur un bunker à Saint-Aubin-sur-mer.
La photo de Guy Bourdin prise en 1954 et collée sur un bunker à Saint-Aubin-sur-mer. / Agnès Varda / JR / Ciné Tamaris / Social Animals

« Visages, villages » :  mercredi 26 juin à 20h55 sur Arte (et en replay jusqu'au 2 juillet).

  • Légende du visuel principal: Du nord de la France à la Provence, le voyage de deux obsédés de l'image. Ici dans une usine de produits chimiques. © Agnès Varda / JR / Ciné Tamaris / Social Animals
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