Alma Reville était la monteuse d'Alfred Hitchcock, sa scénariste, la femme de sa vie, son double. Un documentaire à voir sur Arte braque le projecteur sur cette femme discrète. Si la mythique scène de la douche dans "Psychose" est aussi réussie, notamment, c'est grâce à elle !

Tout commence par un discours mémorable. Nous sommes en 1979, Alfred Hitchcock vient de recevoir un prix pour l’ensemble de son œuvre. Le maître du suspens, au soir de sa vie, n’a rien perdu de son ton pince sans rire :  

J'ai pu constater que l'homme ne peut pas vivre uniquement du meurtre. Il a besoin d'affection, d'approbation, d'encouragement et, parfois, d'un bon repas. 

Le visage soudain grave, Hitch (comme il aimait qu’on le surnomme) cite ensuite les quatre personnes qui furent essentielles dans sa vie : 

La première est une monteuse. La deuxième, une scénariste. La troisième, la mère de ma fille Patricia. La quatrième, une cuisinière capable d'accomplir des miracles aux fourneaux. 

Mais ces quatre personnes n’en sont qu’une, en réalité. Elles s’appellent Alma Reville. Un documentaire de Laurent Herbiet, à voir sur Arte, nous raconte la femme de l'ombre. Alma et Hitch ont vécu et travaillé ensemble pendant plus de cinquante ans. Alma était, en effet, la monteuse et la scénariste d’Hitchcock, la femme de sa vie, son double. Infiniment plus discrète que lui, elle ne goûtait pas la médiatisation. Elle a aussi travaillé avec d’autres cinéastes, mais elle gardait un regard sur tous les films de son mari, elle était sa critique la plus sévère.

La demande en mariage, leur plus grande scène

La rencontre eu lieu, évidemment, dans un studio de cinéma. Alfred n’ose pas adresser la parole à Alma, au début, très impressionné par celle qui est déjà monteuse et assistante réalisatrice, alors que lui vient juste de mettre le nez dans le métier. Puis ils se retrouvent à travailler sur les mêmes films. La complicité est immédiate, totale, et complètement platonique. Ils voyagent ensemble en Allemagne, en Russie, en France, pour des repérages et des tournages. Et en 1926, alors qu’ils rentrent en Angleterre en bateau, la pauvre Alma est terrassée par le mal de mer. Elle se tord de douleur dans son lit, quand Alfred frappe à sa porte et lui demande si elle veut l’épouser. Elle n’est pas malade au point de ne pas pouvoir hocher la tête. Il sourit et précise : « Il fallait que je vous surprenne quand vous seriez trop faible pour dire non. » Cette demande en mariage, il aimait se vanter que c’était l’une de ses meilleures scènes : des dialogues un peu faibles, mais une mise en scène remarquable, et quelle sobriété dans l’interprétation !

Filmographie revisitée

Hitch et Alma, apprend-on, eurent une vie de famille heureuse et paisible. Le cinéaste détestait le suspens, dans la vraie vie ! Et le charme de ce documentaire, ce sont justement les vidéos familiales. L’homme à la silhouette ronde apparaît par exemple dans une magnifique grenouillère : il se trémousse en pyjama devant sa femme hilare ! L’image tranche avec tout ce qu’on connait d’Alfred Hitchcock. Le documentaire est aussi émaillé d'extraits de films. Laurent Herbiet revisite la filmographie d’Hitchcock à l’aune de cette relation fusionnelle. Il jette des ponts entre ses films et sa vie privée. Par exemple, Hitch confessait volontiers qu’il n’avait connu qu’une femme dans sa vie, et qu’il était impuissant. Mais son cinéma ne manque pas de charge sexuelle et érotique. Souvenez-vous de cette scène de La mort aux trousses, quand Eva Marie Saint allume une cigarette. « La nuit va être longue, et je n’aime pas beaucoup le livre que je viens de commencer. Vous voyez où je veux en venir ? » Je crois que Cary Grant voit à peu près.

La scène de la douche

Les extraits des films offrent aussi l’occasion de comprendre le rôle que jouait Alma Reville auprès de son cinéaste de mari. La scène mythique de la douche, dans Psychose : c’est Alma Reville, monteuse devant l’éternel, qui a établi l’ordre des plans. Elle est aussi la seule à avoir remarqué un clignement de paupière de Janet Leigh, censée être morte dans la douche... Avouez que ça aurait fait désordre ! 

Le documentaire s’égare parfois, notamment quand il se penche sur la façon dont Hitchcock dirigeait ses comédiennes (sujet beaucoup plus connu), mais il a l’immense mérite de mettre Alma Reville dans la lumière. Au fait, un dernier détail. Hitch est mort en 1980, Alma en 1982. Et figurez-vous que ces deux-là avaient exactement le même âge : ils sont nés à un jour d’écart. Si c’était dans le scénario d'un film, on trouverait que c’est trop beau pour être vrai...  

« Dans l’ombre d’Hitchcock. Alma et Hitch » : documentaire déjà en ligne sur le site d’Arte. Il sera diffusé dimanche 2 février à 22h45, juste après Fenêtre sur cour, l’un des chefs d’œuvre d’Alfred Hitchcock. 

  • Légende du visuel principal: Infiniment plus discrète que son mari, Alma Reville ne goûtait pas la médiatisation. © AF Archives
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