Suite à un vol de tableaux dans une galerie d'Oslo, le documentariste Benjamin Ree filme les rencontres entre l'artiste et le voleur. Elle le prend pour modèle, et c'est le début d'une longue amitié, aussi surprenante qu'émouvante. Un documentaire fascinant, à voir sur le site d'Arte.

Barbora Kysilkova, artiste fascinée par celui qui lui a volé des tableaux et le prend comme modèle.
Barbora Kysilkova, artiste fascinée par celui qui lui a volé des tableaux et le prend comme modèle. © Benjamin Ree/Kristoffer Kumar

Voilà une histoire qu’on trouverait tirée par les cheveux si c’était une fiction. Sauf que tout est vrai ! Ce documentaire norvégien, signé Benjamin Ree, est exceptionnel : "La peintre et le voleur" est à voir sur le site d'Arte. Tout commence par un vol de tableaux à Oslo. Dans une galerie d’art, en plein jour, deux grandes peintures à l’huile sont dérobées. Les images de vidéosurveillance montrent deux types qui repartent tranquillement avec chacun une toile roulée sous le bras. Les voleurs sont rapidement identifiés puis arrêtés. Mais les tableaux, eux, ne sont pas retrouvés. 

Un voleur, un modèle, un ami

Les peintures étaient signées d’une artiste tchèque, Barbora Kysilkova. Une peintre très peu connue, disons-le. D’emblée, on se pose la question : pourquoi prendre autant de risques pour des toiles qui n’ont pas beaucoup de valeur ? A la police, les voleurs expliquent qu’ils ne se souviennent pas de ce qu’ils ont fait des tableaux, qu’ils étaient complètement drogués ce jour-là, qu’ils ont pris ces toiles parce qu’ils les trouvaient belles. Ensuite, arrive le procès. Et là Barbora, l’artiste, va se rapprocher de l’un des voleurs, Bertil. Elle est touchée par cet homme. Elle lui demande si elle peut faire son portrait. Bertil accepte, il vient chez elle. 

« Je crois que je vais te demander de venir poser ici régulièrement, dit Barbora à son modèle. Je me souviens que tu as dit, au tribunal, que tu ferais tout… enfin pas tout ce que je veux, mais tout pour m’aider dans mon art. Tu vas poser gratuitement pendant des heures et des heures ! » Bertil a l’air de trouver cela bizarre, mais amusant. Et on va voir, au fil du temps, naitre une amitié inattendue et poignante, entre cet homme et cette femme. 

Syndrome de Stockholm

Barbora est fascinée par Bertil, par la noirceur et les penchants autodestructeurs de cet homme toxicomane. Elle y puise son inspiration, de façon parfois un peu dérangeante. C’est une esthétique de la souffrance. Bertil est un homme intelligent, il comprend très vite que Barbora a aussi des failles, de solides tourments, des zones d’ombres. Ce sont deux êtres cabossés qui s’apprivoisent. Bertil est un homme très intelligent, abimé par la drogue. Il est bouleversé par les tableaux de Barbora. Il lui écrit des lettres, qu’il termine par cette formule : « Pensées affectueuses d’un délinquant respectable ».

Un jour, l’artiste montre à son modèle le premier résultat des séances de pose : une très grande peinture à l’huile, un portrait de lui. Bertil se reconnait et là… la scène est folle : il fond en larmes. « Je ne voulais pas te faire pleurer Bertil, dit Barbora. Je ne sais pas si je dois le prendre comme un compliment ! » Le réalisateur du documentaire lui-même a été cueilli par cette scène, sidéré. Et je peux vous assurer que l’émotion de Bertil est sincère : ça se voit. Devant ce portrait de lui, il s’est sans doute senti regardé et digne d’intérêt pour la première fois de sa vie. 

Suspense et rebondissements

Et les tableaux volés, alors ? On finit par les retrouver ? Je ne vais pas répondre à cette question. Parce que le suspense est essentiel dans ce documentaire. Le récit est porté par une intensité rare, qui jamais ne retombe, pendant un peu plus d’une heure et demie. Le réalisateur varie les points de vue : parfois c’est Barbora qui raconte, parfois c’est Bertil, et le récit prend une toute autre tournure. Le tournage a duré plusieurs années, avec des rebondissements que le réalisateur ne pouvait pas anticiper, qu’il ne pouvait pas prévoir, vraiment pas. On termine ce film un peu envoûté. Et convaincu que la réalité a plus d’imagination que la fiction. 

« La peintre et le voleur » (« the Painter and the Thief »): documentaire à voir gratuitement sur le site d’Arte jusqu'au 27/04/2021. 

L'équipe