Pourquoi nos sociétés contemporaines sont-elles aussi fascinées par l’argent ? Pourquoi font-elles de la production de richesse matérielle et de la possession de cet argent la valeur suprême ? Comment expliquer que notre civilisation ait sombré à ce point dans la religion du dieu argent, c’est-à-dire dans la logique du capitalisme financier, du profit à tout prix, au risque des pires inégalités et de la destruction de la planète ? Pour le comprendre, il faut sans doute commencer par rappeler que l’argent a bien en effet quelque chose qui l’apparente à un dieu… Quand on parle du « dieu argent », ce n’est pas en effet une simple expression, ce n’est pas hélas une simple image, mais quelque chose qui renvoie à l’immense pouvoir qui est celui de l’argent, un pouvoir qui nous fascine parce qu’il ressemble de façon très troublante au pouvoir que nos imaginations ont attribué à tous les dieux de toutes les religions : le pouvoir de tout faire, de tout rendre possible, de tout créer – bref un pouvoir absolu qui est celui de la toute-puissance… Voilà pourquoi l’argent exerce sur nous cette fascination dont je parle : comme les dieux tout-puissants, il nous tend l’image de la toute-puissance ! Et c’est même plus redoutable encore... parce que l’argent semble avoir un avantage sur ces dieux des différentes religions. Car la toute-puissance que nous lui prêtons semble beaucoup plus concrète que celle des dieux, c’est une toute-puissance dont les hommes peuvent s’en emparer – la toute-puissance que l’argent paraît est accessible, alors que la toute-puissance des dieux nous échappera toujours… Grâce à l’argent, les hommes rêvent ainsi de vivre la vie des dieux… Ce que les adeptes subjugués de la religion du dieu argent expriment en disant : « Tout a un prix », « tout s’achète, il suffit d’y mettre le prix ».

Les philosophes se sont penchés – depuis Aristote – sur ce pouvoir de l’argent, tellement considérable que les hommes ont toujours eu beaucoup de mal à ne pas l’adorer comme un dieu, et du mal aussi à ne pas se prendre eux-mêmes pour des dieux lorsqu’ils ont beaucoup d’argent… Georges Simmel par exemple, philosophe allemand du début du XXème siècle, expliquait dans sa célèbre Philosophie de l’argent – que cette conviction fascinée d’une toute-puissance de l’argent vient de ce qu’il est « le moyen absolu » ou « l’outil le plus pur » jamais inventé par l’homme. Car à la différence de tous nos autres outils, instrument ou machines, une voiture, une pioche, une télévision, etc. il peut tout faire, c’est l’outil universel … Mieux encore qu’un couteau suisse, c’est une véritable baguette magique parce qu’il est échangeable contre n’importe quoi et qu’on peut donc lui faire faire n’importe quoi… Georges Simmel écrit ainsi que – je le cite – « la valeur d’une somme d’argent particulière dépasse la valeur de chaque objet particulier que l’on obtient en échange : car elle accorde la chance de choisir tel objet au lieu de tel autre, dans un cercle de dimension illimitée ».

Quand on prend conscience de ce genre de choses – à savoir que l’argent nous fascine parce qu’il ressemble à un dieu réel, à un dieu dont on pourrait tenir le pouvoir dans nos mains ou dans nos poches – on se dit que décidément l’humanité a du mal à sortir de la religion… On se dit que notre humanité fascinée par la toute-puissance que le dieu argent lui donne ne résiste pas à la tentation de « se prendre pour dieu » ou plus précisément à ne pas agir comme le ferait un dieu fou, c’est-à-dire qui utiliserait n’importe comment sa toute-puissance… Car c’est bien là qu’est le problème de fond de notre civilisation actuelle : nous ressemblons à des jeunes dieux inexpérimentés, inconscients, immatures, qui viennent de découvrir leur toute-puissance –pas seulement celle de l’argent, mais aussi celle de nos technologies et de tout ce qui nous rend aujourd’hui infiniment plus puissants que nous ne l’avions été durant toute l’histoire précédente de notre espèce… Et les jeunes dieux que nous sommes sont tellement fascinés par leurs nouveaux pouvoirs qu’ils en font n’importe quoi… N’importe quoi avec notre capacité surpuissante à produire de la richesse, qui devrait pourtant nous servir à éliminer la pauvreté, à la ranger au musée… N’importe quoi aussi avec notre surpuissance vis-à-vis de la nature : là non plus aucune maîtrise, aucune mesure de la démesure de notre nouvelle surpuissance… Une surpuissance qui ressemble de plus en plus à celle de nos anciens dieux nous est arrivée dans les mains… Que faire face à cela ? Renoncer à devenir des dieux, ou bien assumer le fait que nous devenions des dieux – et essayer alors de devenir des dieux adultes, c’est-à-dire intelligents, conscients, responsables, qui consacrent leurs forces à créer au lieu de vouloir dominer et de détruire… Que faire ? Que faire de la démesure de nos nouveaux pouvoirs ?

L'interview d'Agathe Maire :

Patrice Van Erseel , journaliste, rédacteur en chef du magazine Clés , auteur de Votre cerveau n’a pas fini de vous étonner, Editions Albin Michel 2012 et de Tisseurs de Paix , sur les Rencontres de Fès, Editions du Relié, 2005.

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Forum "Changer d'ère" Ce forum se tient le mercredi 5 juin 2013, à la Cité des Sciences et de l'Industrie, à Paris.

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