Depuis que nous nous retrouvons dans cette Cause commune, c’est-à-dire depuis le mois de septembre dernier, septembre 2012, nous essayons de réfléchir à toutes nos fractures sociales, c’est-à-dire de comprendre pourquoi notre société se divise autant, et de voir aussi ce qu’on pourrait faire – passez-moi l’expression – pour recoller les morceaux… Bref, je me dis parfois qu’en écoutant l’émission, vous avez peut-être, chers auditeurs, l’impression que notre société prend l’eau de toutes parts et qu’elle va décidément très mal…

Alors aujourd’hui je voudrais qu’on se remonte un peu le moral ! Qu’on retrouve un peu confiance dans notre capacité à faire société, à vivre ensemble ! Non pas en se racontant des histoires, non pas en inventant des raisons imaginaires de se réjouir ou d’espérer, mais en constatant simplement qu’à côté de tout ce qui se désintègre dans notre société, on assiste aussi à l’émergence de tout un ensemble de nouveaux liens sociaux, de nouvelles façons de faire société, de nouveaux lieux de partage, de nouveaux modes de rencontre.

Je l’ai déjà évoqué très rapidement la semaine dernière et je vais en parler plus longuement avec mon invité du jour, le sociologue Michel Maffesoli qui est l’un des rares observateurs de ce phénomène. Que nous dit-il en effet ? Que dans notre société les individus se regroupent de plus en plus en « tribus » - je l’ai déjà mentionné, dès 1988 il nous parlait dans son livre du temps des tribus. Comment faut-il l’entendre ? Eh bien cela signifie que l’époque de l’individualisme serait révolue, que nos sociétés ne s’éparpilleraient plus autant en atomes individuels et en solitudes individuelles, mais qu’on peut y observer de nouveaux phénomènes de regroupement : par tribus en l’occurrence, c’est-à-dire entre des individus qui partagent quelque chose de concret, de vital pour eux, une passion, un combat, un engagement, etc. L’éventail de ces tribus étant extrêmement large puisqu’il va de la tribu des adolescents qui se regroupent en réseaux sur Facebook à la tribu des seniors amateurs d’universités populaires, en passant par la tribu de telle association de quartier, la tribu de tel groupe de supporters de foot ou de rugby… et puis il y a aussi toutes les tribus éphémères, une foule dans un stade ou dans une manif, bref tout ce qui, de façon durable ou instantanée, va donner à l’individu le sentiment puissant, exaltant, jouissif, de partager, de communier, de fusionner avec les autres…

Et à l’arrivée donc, on aurait une société particulièrement difficile à définir, parce que d’une part elle se divise de toutes parts, alors que d’autre part elle crée en même temps de toutes nouvelles formes de lien social…

Voilà, me semble-t-il, un paradoxe crucial de notre époque : il serait tout à fait insuffisant de se contenter de se lamenter sur nos sociétés, de se contenter de déplorer qu’elles se divisent… Parce que c’est nettement plus complexe que ça… et parce qu’en réalité on a aussi des occasions de se réjouir et de s’enthousiasmer de ce qui se passe aujourd’hui… Car ces sociétés sont engagées dans un processus complexe de destruction et d’émergence, de déstructuration et de restructuration, de remplacement de formes anciennes de socialité et de socialisation par d’autres, qui nous surprennent… Nous vivons une époque de transition, de recréation des liens sociaux sur de tout autres bases… Et l’observation de ce phénomène nous conduit alors à nous poser une question fondamentale : ces nouvelles formes de socialité seront-elles aussi performantes que les anciennes ? Ces tribus nouvelles et multiples donneront-elles à nos sociétés la solidarité dont elle a besoin, une solidarité en deux sens : solidité du lien social, solidité des rapports humains ; et aussi solidarité au sens de sécurité pour chacun, c’est-à-dire de garantie contre l’exclusion, la misère, les différentes formes d’esclavage et de violence. Pour le résumer d’une formule : des tribus font-elles une société ?

La chronique d'Agathe Maire :

Sébastien BROCHOT, Fondateur d'Improvisons !, initiateur de flashmobs en France.

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