On voit actuellement en France, de la part de nombreux musulmans, une volonté d’affirmer et d’afficher leur identité islamique et de la voir reconnue. Ces musulmans veulent que la France accepte le port du voile, la construction de mosquées, la reconnaissance des fêtes musulmanes comme jours fériés, etc. Face à cette revendication de reconnaissance de la part des musulmans, il y a au notamment trois types de réactions sur lesquelles je voudrais qu’on fasse le point aujourd’hui dans Cause commune.

La première réaction est celle d’un certain nombre d’intellectuels, de politiques, de médias, généralement à gauche (même si la gauche est divisée sur ce sujet) qui voudraient qu’on accepte la plupart ces revendications de visibilité qui viennent de nos concitoyens musulmans, au nom du droit à la différence et de l’égalité de traitement de toutes les cultures. Pour ceux-là, on fait trop d’histoires autour de l’islam et dès qu’on émet une réserve ou qu’on fait une loi – par exemple celle contre les signes religieux ostensibles à l’école – ils considèrent cela comme une stigmatisation des musulmans et une manifestation d’islamophobie. Cette position considère donc les musulmans avant tout comme des victimes.

La deuxième réaction est l’extrême inverse. C’est celle de tous les identitaires autoproclamés français de souche, pour lesquels l’islam est une menace directe contre la culture française. Selon ce fantasme du péril islamique et d’un conflit indépassable entre des identités incompatibles, il faudrait donc interdire toute expression d’islam dans tous les espaces publics – c’est par exemple la proposition récente du Front National d’interdire tout signe religieux visible même dans la rue. L’islam sert ici, de toute évidence, de bouc émissaire : la France se sent mal dans la mondialisation, elle a du mal à faire le lien entre son identité historique et ses nouveaux visages, sa nouvelle diversité, alors elle accuse les musulmans d’être des envahisseurs.

A côté de ces deux réactions, en dehors de ces deux extrêmes, il y a me semble-t-il une 3ème voie possible, plus objective et qui dépassionne le débat. Une 3ème voie qui commence par poser que les musulmans ne sont ni des opprimés, ni des envahisseurs. Les deux points me paraissent aussi importants l’un que l’autre. Non les musulmans ne sont pas des victimes, contrairement à ce que voudraient nous faire croire tous ceux qui en font de soi-disant colonisés de l’intérieur qu’une République raciste passerait son temps à discriminer avec des lois anti-islam et à parquer dans des ghettos. Et non les musulmans ne sont pas des envahisseurs. L’islam ne menace pas d’envahir la France. La présence massive de musulmans sur notre sol, et tous les débats autour de cette religion, tout cela nous inquiète et alarme les esprits les plus réactionnaires, ou les plus fragiles, alors que cela devrait être au contraire – tout au contraire – vu positivement comme le signe que notre culture et notre société française sont en train de s’enrichir d’un élément supplémentaire. Les débats sur l’islam, c’est l’islam au cœur de notre débat sur nous-mêmes.

Et le deuxième point qu’il s’agirait aussi de comprendre si l’on veut dépassionner le débat, c’est que quand on parle de l’islam, on parle en réalité d’un phénomène très divers, très mélangé, très hétérogène. Dans l’islam aujourd’hui, il n’y a que des différences ! Car les musulmans sont profondément divisés sur leur rapport au religieux et aux traditions. Nombreux sont les musulmans qui sont en train de faire évoluer tout cela, et qui tentent d’arracher la religion à ses définitions ancestrales, à ses coutumes dépassées – ils le font par leur engagement politique, par leurs écrits, par leur style de vie… Mais en face de cette volonté de changement, il y a aussi une force d’inertie immense, ce que l’universitaire tunisien appelle une « orthodoxie de masse », c’est-à-dire tous les musulmans peut-être plus nombreux encore qui n’ont pas cette éducation critique, cette volonté de libération ou d’émancipation, cette conscience de la nécessité urgente d’un changement, d’une adaptation de la vie spirituelle au présent et à la différence de chaque contexte de société. Ecartelé entre ces deux tendances, l’islam ne parvient pas pour l’instant à faire plus qu’un perpétuel va-et-vient, une interminable hésitation entre tradition et modernité, régression et renouvellement.

Et c’est cela peut-être le fond de la difficulté que les musulmans ont avec la société française, et bien plus largement le problème que le monde musulman a avec toutes les autres civilisations de notre humanité mondialisée : l’islam est une civilisation en transit, entre deux eaux, entre deux ères, qui ne s’est assez toujours pas libérée de la fascination pour son identité passée. L’islam, ou le poison de l’identité – au sens où l’identité veut dire l’identique, la répétition de l’identique, la répétition à l’identique, la persistance du passé dans le présent qui empêche ce présent d’advenir comme quelque chose de vraiment nouveau et vivant, et ce en dépit de tous les changements et bouleversements du monde… Combien de temps encore, au sein de l’islam, les énergies du changement – car il y en a beaucoup, et de plus en plus me semble-t-il - vont-elles être ainsi vaincues par cette terrible inertie de la majorité non pensante ?

L'interview d'Agathe Maire :

Jean-Michel Hirt , psychanalyste, auteur du livre Le miroir du Prophète (psychanalyse et islam) paru chez Bayard, Le voyageur nocturne : Lire à l'infini le Coran paru chez Grasset et La dignité humaine , sous le regard d'Etty Hillesum et Sigmund Freud, Desclée de Brouwer.

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