La laïcité fait partie des notions sur lesquelles nous revenons régulièrement dans cette émission, parce qu’elle au cœur de notre vivre ensemble – et ce à deux égards. D’abord c’est un principe fondateur de notre 5ème République, inscrit dans sa Constitution de 1958 – dans son premier article, que je vous cite : « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances ». Ensuite, si cette laïcité est au cœur de notre vivre ensemble, c’est aussi parce que c’est souvent autour d’elle que tournent certains de nos débats de société les plus sensibles : les questions de l’identité française, de l’intégration, du droit à la différence des individus et des cultures, de la liberté d’expression religieuse, etc.

Le premier débat porte d’ailleurs sur la définition même de la laïcité. A ce sujet, nos meilleurs spécialistes se divisent… Peut-on cependant lui donner une signification simple et claire, sur laquelle nous pourrions nous accorder ? Pas si facile, mais je prends le risque. Et pour ce faire, j’en appelle d’abord à l’autorité du grand Jean Jaurès – l’un des plus illustres fondateurs de notre conception politique de la laïcité. La laïcité, disait-il, c’est « l’impartialité » : en premier lieu l’impartialité du pouvoir politique, des institutions politiques, qui comme le dit la loi de 1905, la grande loi laïque de séparation des églises et de l’Etat, « ne reconnaît, ne salarie, ni ne subventionne aucun culte » (Article 2). L’Etat laïque donc, c’est l’Etat impartial, c’est-à-dire d’abord l’Etat profane – qui ne se réfère à aucune religion, qui ne prétend pas tenir sa légitimité d’une religion, qui ne professe aucune croyance religieuse, qui s’abstient donc au sujet des religions sans se mêler d’aucune, sans favoriser aucune, sans léser aucune. L’Etat laïque est donc un pouvoir politique libre vis-à-vis des religions, et qui assure à chacune d’elles, mais aussi aux athées, une pleine liberté de conscience. C’est d’ailleurs l’Article Premier de cette même loi de 1905 – je cite : « La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées [ci-après] dans l'intérêt de l'ordre public ».

Tout cela semble très clair… et a priori on ne voit peut-être pas très bien pourquoi cette question de la laïcité pose aujourd’hui tant de problèmes. C’est sans doute que – comme toujours – chacun a son interprétation des mêmes mots et des mêmes textes. Deux ou trois exemples : quand cette loi de 1905 dit que la République « assure la liberté de conscience », certains pensent que cela veut dire que l’Etat doit se limiter à laisser libre toutes les expressions d’appartenance religieuse, sans discrimination ni restriction, sans faire ce qu’on pourrait appeler la « police du religieux ». C’est pourquoi ceux-là considèrent que l’Etat a eu tort notamment d’interdire le port du voile à l’école, par la fameuse loi du 15 mars 2004 qui portait, au-delà du voile islamique, sur tous les signes jugés trop visibles d’appartenance religieuse… Mais d’autres vont estimer au contraire que l’Etat doit intervenir, doit savoir interdire, lorsque certaines manifestations d’appartenance religieuse s’expriment de façon trop radicale dans l’espace public. Parce qu’alors, soutiennent-ils, l’Etat intervient au nom de la laïcité elle-même, pour que telle religion n’envahisse pas l’espace public et ne le fracture pas en communautés séparées de valeurs, qui ne communiquent plus. Ce fut le cas par exemple en mars 2011 lorsqu’est entrée en application la loi interdisant « la dissimulation du visage dans l’espace public », en l’occurrence le voile intégral – la burqa. Certains ont hurlé à la discrimination de l’islam ET à la trahison du principe de laïcité, mais pouvait-on tolérer une expression religieuse qui détruit de façon si radicale la plupart des possibilités de relation sociale, et qui indique si manifestement la volonté d’enfermer la femme dans une prison de tissu ?... Où commence donc et où s’arrête le rôle de l’Etat laïc vis-à-vis du religieux dans les différents espaces publics ? Là encore, on peut se référer au texte même de la loi de 1905. Il précise en effet que l’Etat assure certes « la liberté de conscience » et « le libre exercice des cultes », mais qu’il le fait « selon les restrictions » relatives à « l’intérêt de l’ordre public ». Autrement dit, quand l’ordre public est en jeu, l’Etat laïc se donne le droit de fixer des limites à l’expression du religieux. La laïcité implique-t-elle donc une « abstention complète » de l’Etat en matière religieuse, une « neutralité totale » ? En d’autres termes, un Etat laïc est-ce un Etat qui se contente de respecter les religions, ou bien un Etat certes impartial, mais qui peut être amené à demander des comptes à ces religions, ou bien à telle d’entre elles, et fixer alors des limites lorsque ce religieux veut prendre, dans l’espace public, une place problématique, voire contradictoire, avec l’ordre public, mais aussi avec nos principes de liberté, d’égalité, de fraternité ? …Voilà, la question est ouverte… J’en débats dans un instant avec mes deux invités !

L'interview d'Agathe Maire :

Jean-Michel Ducomte, avocat spécialiste de droit public, président de la Ligue de l'Enseignement.Auteur de "Laïcité-Laïcité(s)", paru aux Editions Privat, coll "Comptoir des Idées", 2012.

La chronique "Concordance des temps" d'Abdennour Bidar :

L'Islam et les fondements du pouvoir , d'Ali Abderraziq (1925), paru en 1994 aux éditions de la Découverte.

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