l y a quelques années, un slogan publicitaire nous disait – je cite – « Le progrès ne vaut que s’il est partagé par tous ». Le progrès n’a d’intérêt et de valeur que s’il a une dimension de justice sociale, s’il représente une chance de fabriquer une société plus équitable, et peut-être plus humaine ou tout au moins qui ne perd pas en humanité ce qu’elle nous fait gagner en capacités. Un seul exemple, que j’emprunte à la bioéthique dont nous allons parler aujourd’hui, celui du progrès médical. Ce progrès, comme tout progrès, ne vaut que s’il est au bénéfice de tous, c’est-à-dire s’il ne crée pas demain une fracture sociale de plus, entre ceux qui auront les moyens d’accéder à tel ou tel type de médecine d’avant-garde, hypersophistiquée et hyper-couteuse, et ceux qui faute de moyens devront se contenter des soins et de la prise en charge les plus courants. C’est ce qu’écrit par exemple le professeur de médecine Bertrand Weil, doyen honoraire à l’université Paris-Est Créteil, lorsqu’il parle des progrès de la génomique, du séquençage du génome qui représente « l’espoir donné d’une médecine adaptée à l’individu en fonction de ses spécificités génétiques ». C’est ce qu’il nomme une « médecine personnalisée », qui permet déjà par exemple « de détecter une prédisposition génétique à certaines maladies comme le diabète de type II » et qui « ouvre la voie à une prévention orientée ». Mais aussitôt il met en garde contre les risques de cette médecine. D’une part, sommes-nous prêts à en assurer le coût financier ? L’impératif éthique de justice et d’égalité requiert en effet que tous puissent avoir un accès légal à cette nouvelle possibilité médicale. Mais nos finances publiques peuvent-elles le supporter ? A son tour, le philosophe Ali Benmakhlouf pose en ces termes la même question : « comment évaluer l’efficacité des nouvelles thérapies sans favoriser un petit nombre de citoyens », et rompre par conséquent le contrat de l’égalité démocratique ? Et deuxième interrogation éthique, cette « médecine personnalisée » tient-elle encore compte de la personne humaine ? Bertrand Weil distingue ici la « médecine personnalisée » de la « médecine de la personne » et il appréhende que la première ne remplace la seconde, c’est-à-dire que la médecine devienne une simple technologie de détection génétique des maladies. Il met en garde contre le risque que demain le médecin ne fasse plus attention à la personne humaine qu’il a en face de lui, mais uniquement aux informations sur elles, aux différents résultats analyses, que les progrès techniques auront empilé sur son bureau - alors que, souligne-t-il, « La relation qu’il convient d’offrir à la personne exprimant une souffrance est au moins aussi importante que la maîtrise de la maladie dont elle se sent atteinte ». Comment donc faire coexister, et rendre complémentaires, le progrès médical des techniques avec le maintien de la relation humaine entre médecin et son patient ? Comment faire en sorte que le patient ne devienne pas une feuille de résultats d’analyse, ou une fiche de caractères génétiques, mais que la médecine reste humaine – et que continue d’être pratiqué par le soignant ce qu’on appelle « le colloque singulier », l’entretien ou le dialogue dans lequel le médecin s’enquiert réellement de la personne qu’il a en face de lui et la prend en considération non seulement avec respect, mais aussi avec attention et humanité ? Bertrand Weil, Ali Benmakhlouf et d’autres consciences expriment leur inquiétude au sujet d’une médecine que son progrès ferait perdre en humanité dans un recueil collectif intitulé La bioéthique pour quoi faire ? Ce recueil est constitué des contributions des membres actuels ou passés du Comité consultatif national d’éthique pour les sciences de la vie et de la santé, le CCNE, à l’occasion de ses 30 ans d’existence – 30 années, 1983-2013, au cours desquelles le Comité d’éthique a rendu 117 avis, remplissant ainsi sa « mission de donner des avis sur les problèmes éthiques et les problèmes de société soulevés par les progrès de la connaissance dans les domaines de la biologie, de la médecine et de la santé ». Un livre anniversaire donc, pour lequel je reçois aujourd’hui Jean Claude Ameisen, le président en exercice de ce Comité d’éthique. Pourquoi saluer ces 30 ans de notre Comité national d’éthique dans Cause commune ? Parce que ce Comité réfléchit depuis sa création à la cause commune d’un progrès technique synonyme de justice, de choix nouveaux et de libertés nouvelles auxquels tous puissent accéder, de « développement équitable » (c’est une formule employée par Jean Claude Ameisen dans ce livre), d’un progrès technique qui ne soit pas payé du sacrifice, de l’exclusion ou de l’abandon des plus faibles, des plus vulnérables, des plus pauvres… C’est de ce rapport critique au progrès technique, de cette exigence éthique et humaniste pour le progrès, que nous parlons donc aujourd'hui avec Jean-Claude Ameisen.

L'interview d'Agathe Maire :

Emmanuel Hirsch, professeur d'éthique médicale à la Faculté de médecineParis Sud, et directeur de l'espace éthique de l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris.

La rubrique Concordance des temps d'Abdennour Bidar :

Le code de Nuremberg , élaboré en 1947 dans le cadre du procés de Nuremberg, sur la recherche et l'expérimentation médicale sur les êtres humains.

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