Le Rapport de la Fondation Abbé Pierre publié en 2012 commence par insister sur un point : depuis une vingtaine d’années, notre société a subi une très forte augmentation du nombre de personnes victimes de mal-logement, ainsi qu’une diversification très importante aussi des formes de ce mal-logement. Le nombre tout d’abord – je cite ce Rapport : « 3,6 millions de personnes sont non logées ou très mal-logées » et si l’on ajoute « tous ceux qui se trouvent en situation de fragilité de logement à court ou moyen terme, ce sont au total 10 millions de personnes qui sont touchées par la crise du logement ». Les formes du mal-logement ensuite : il y a le cas extrême du sans-abri, mais aussi la situation de tous ceux qui vivent dans des logements insalubres. Plus généralement encore, il y a le cas de ceux qui ne peuvent plus payer leur loyer, ou bien qui le paient au prix de sacrifices de plus en plus difficiles parce que la part de leur salaire utilisée pour payer ce loyer est devenue trop lourde.

Quel rapport entre ce problème et le vivre ensemble dont nous parlons chaque semaine dans cette émission ? C’est une question de solidarité, d’intégration et de cohésion de la société : cette possibilité offerte à tous, quels que soient ses moyens financiers, de se loger de façon décente et à des prix qui lui sont accessibles, est une garantie contre la précarisation, le décrochage social , et l’exclusion – et cela constitue un facteur d’égalité réelle entre tous les individus.

Dans cette direction, on ne peut que saluer a priori la mise en application depuis août 2012 du décret Duflot, qui prévoit un encadrement des loyers dans une quarantaine d’agglomérations… En revanche, on peut être plus sceptique et critique vis-à-vis de la possibilité évoquée par la Ministre du logement de recourir à la réquisition de logements vacants , comme autre solution à la crise. On peut se demander tout d’abord si ce recours aux réquisitions n’est pas un aveu d’impuissance : cette solution de force ne signifie-t-elle pas que l’on a renoncé à ce qui serait la seule politique véritablement ambitieuse, à savoir la construction de beaucoup plus de logements, à tous les prix pour que tous y aient accès ?

Sans vouloir même comparer cette solution de la réquisition avec une autre, est-elle simplement acceptable en soi ? Est-il concevable que, pour régler l’urgence du manque de logements, on passe par cet acte de force de la réquisition ? Fin novembre, Cécile Duflot a affirmé que ces réquisitions débuteraient avant la fin de l’année, mais on n’a pas encore clairement compris si elle l’envisage comme une pratique destinée à se généraliser et à se banaliser, ou bien seulement comme un ultime recours employé de façon exceptionnelle – alors que de son côté l’association DAL, Droit Au Logement, a choisi la radicalité de réclamer la réquisition massive , de 100 000 logements vacants en l’occurrence.

Je comprends cette position relative à une situation de terrible urgence… Mais mais mais… En tant que philosophe, quelque chose me gêne . Car elle pose l’éternelle question de la fin et des moyens, c’est-à-dire de l’objectif qui peut - ou non - justifier que tous les moyens soient jugés bons : est-ce qu’au nom d’une cause juste, en l’occurrence la nécessité de trouver une solution rapide à la crise aiguë du logement et à ses injustices, on peut employer n’importe quels moyens, y compris les plus extrêmes comme celui de la réquisition ? Est-ce qu’un nom du droit au logement, l’Etat peut s’approprier un lieu de force, et donc porter atteinte au droit de la propriété privée ? Un droit autorise-t-il à en violer un autre ?Jusqu’où le droit peut-il justifier la force ? Car réquisitionner est une violence faite à la liberté dont chacun dispose d’utiliser son bien comme il le désire. Un propriétaire ne doit-il pas être ainsi laissé totalement libre de louer le ou les appartements qu’il possède ? Dans une situation de crise comme la nôtre, ce choix de ne pas louer un logement, et de le laisser vide, peut être taxé d’égoïsme. Mais est-ce aussi simple, aussi clair à chaque fois ? Bref, faut-il suivre cette fois l’ancien Ministre du logement, Benoît Apparu, qui disait fin octobre : "Laissons les (propriétaires) faire ce qu'ils veulent de leur logement. La solution, c'est de produire plus de logements"… Produire plus de logements, une promesse que l’on a trouvée aussi à gauche : François Hollande s’est engagé durant sa campagne à construire 500 000 nouveaux logements par an, dont 150 000 logements sociaux … Alors, réquisition ou construction ? Réquisition et construction ? Et quelles autres solutions encore à cette crise du logement ? Le débat est ouvert…

L'interview d'Agathe Maire :

Alix DREUX , cofondateur du collectif Jeudi Noir.

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Rassemblement autour de du collectif des associations unies pour une nouvelle politique publique du logement © MaxPPP

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