Il y a encore en France de gros progrès à faire pour l’amélioration de la condition des femmes en général, après toutes les luttes historiques qui ont déjà été menées par des générations de féministes et d’humanistes, hommes et femmes. Le vivre ensemble entre sexes, selon une relation d’égalité et de respect, sans domination ni violence, est un combat toujours actuel, qui continue d’être mené sur plusieurs fronts : celui des violences conjugales, celui du harcèlement, celui pour l’égalité salariale, celui du trop fameux « plafond de verre » qui empêche l’ascension professionnelle des femmes à partir d’un certain seuil de responsabilité… Prenez l’avion ou le TGV en première classe aux heures où les cadres supérieurs se déplacent, et vous vous trouverez soudain propulsé dans un club presque exclusivement masculin de cravatés accrochés à leurs Blackberrys… Mais où sont les femmes ?

C’est donc notre société française dans son ensemble qui a toujours de sérieux progrès à faire en faveur des femmes. Mais ce constat général et sur le long terme n’empêche pas une inquiétude plus urgente et plus particulière : je veux parler de la condition des femmes dans les banlieues, dans les cités, où les rapports entre jeunes filles et les garçons, notamment, sont parfois devenus d’une violence effroyable et banalisée. Contre les filles, toujours contre les filles, les bandes de garçons font preuve au quotidien d’une violence verbale et d’une agressivité physique particulièrement inquiétante, signalée par tous les acteurs sociaux… Mais dans ces zones économiquement, socialement et culturellement défavorisées qu’on appelle « banlieues » ou « quartiers », le phénomène de violence contre les femmes ne concerne pas seulement les relations des jeunes entre eux.

A cela s’ajoute autre chose. Je veux parler de la conséquence pour les femmes de ces quartiers du développement d’un intégrisme islamique populaire et quasi généralisé dans certaines zones. Les femmes sont les premières victimes de cette régression religieuse vers l’intégrisme. Partout sur notre territoire où la misère sociale a fait le terreau de cette régression vers un islam machiste et traditionaliste, la situation des femmes est devenue particulièrement inquiétante et s’est détériorée à toute vitesse parce que la religion est instrumentalisée pour que les femmes subissent le pouvoir des hommes – un pouvoir d’autant plus brutal et violent qu’à travers lui semble s’exprimer toute la frustration et l’impuissance sociales de mâles qui se sentent humiliés par le reste de la société…

Comment cette violence s’exprime-t-elle ? Par la dictature du mari sur sa femme et sur ses filles, qui leur interdit de sortir hors des trajets pour faire les courses ou pour aller à l’école, mais aussi par la pratique toujours persistante des mariages forcés… Alors évidemment, comme toujours quand on se risque à faire ce type de constat, les uns et les autres vont bondir : on va m’accuser aussitôt d’islamophobie, alors même que je viens de dire que c’est l’intégrisme islamique qui est en cause et pas l’islam en général… Et on va m’accuser aussi de stigmatiser les populations habitant dans les zones socialement les plus défavorisées, de donner des pauvres, des immigrés, des musulmans, l’image de sauvages et de barbares. J’anticipe sur ces critiques parce que j’en ai l’habitude. Et dans cette émission – Cause commune – j’ai essayé régulièrement de montrer qu’il faut avoir le courage de regarder certaines questions en face, droit dans les yeux, sans tabou ni mauvaise foi ni angélisme. En l’occurrence, il y a aujourd’hui en France un islam ouvert, des musulmans ouverts, mais aussi chez d’autres musulmans un problème très inquiétant de fermeture et d’hostilité. Où commence cette fermeture religieuse ? Où commence cette hostilité à la société française ? Non pas dans la revendication d’une différence ou d’une identité, ça c’est tout à fait normal, mais au moment où cette revendication se fait avec agressivité, de façon provocatrice, ultra rigide, refusant de faire des compromis et de s’adapter au contexte social. Face à cela, il faut impérativement que dans l’avenir immédiat les musulmans capables de dialogue, de compromis, d’adaptation, et il y en a beaucoup, arrivent à l’emporter sur tous ceux qui s’enferment dans cette logique d’affrontement. Si cette lutte interne à l’islam n’est pas remportée par les plus ouverts, qui auront fait le choix du compromis au lieu de l’intransigeance, qu’arrivera-t-il ? Eh bien cet islam fermé, incapable de dialoguer et qui passe son temps à crier à la stigmatisation dès qu’on le remet en cause, cet islam fermé donc donnera toujours plus d’arguments aux racistes qui disent « ces gens sont impossibles à intégrer », « ces gens ne sont pas comme nous ».

Condition des femmes, banlieue, intégrisme, archaïsme ou régression religieuse du côté de l’islam, mais aussi laïcité, c’est autour de ces questions que je reçois aujourd’hui Sihem Habchi. Sachant que, comme le répètent beaucoup de consciences lucides, c’est du côté des femmes, de leur lutte pour l’émancipation, de leur combat pour l’indépendance vis-à-vis du pouvoir des hommes, que se jouera demain l’évolution de l’islam hors des pulsions de violence, de radicalité et d’archaïsme qui continuent de lui faire tant de mal, de lui causer tant de tort et de le rendre si peu sympathique aux autres cultures. C’est sans doute à partir d’une telle conviction – mais elle nous le dira – que Sihem Habchi a centré son livre et son engagement sur cette question des femmes : « la France découvre » - je la cite - « cette vague de souffrances » des femmes des cités, et l’association NPNS, dont elle a été présidente vise donc – je la cite toujours – à obtenir « l’avènement » des « droits » des femmes « dans ces quartiers » : « Ni Putes Ni Soumises », écrit-elle, « est né il y a dix ans suite à un cri de révolte visant à briser la loi du silence qui entoure les violences faites aux femmes, les viols collectifs, les mariages forcés, les crimes dits d’honneur » et pourtant, poursuit-elle, « l’omerta continue»…

L'interview d'Agathe Maire :

Roland Castro, urbaniste, architecte. Co-auteur avec Sihem Habchi de "Nous sommes des milliers à être seuls, pour en finir avec l'égoïsme ordinaire " paru aux éditions David Reinharc en 2012 et de "Faut-il passer la banlieue au Karcher " paru aux éditions L'Archipel en 2007.

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