Dans notre pays depuis quelques années la question religieuse se focalise sur l’islam. La France semble avoir un problème avec ses musulmans, un problème à la fois fantasmé et réel… On en a parlé ici la semaine dernière avec le psychanalyste Fethi Benslama !

Mais je crois que la grande erreur, pour notre pays, serait de croire que l’essentiel de son problème avec le religieux doit être cherché du côté de l’islam. Certes celui-ci constitue en effet une source de perturbations majeures dans notre société – notamment autour de la laïcité – et sans aucun doute aussi que cette religion est actuellement très perturbée par ses propres contradictions - qu’elle refuse souvent de regarder en face… Mais bon… encore une fois, je crois que notre problème majeur avec le religieux n’est pas là ! En réalité, ce problème avec le religieux est celui d’une société – la nôtre – qui n’arrive toujours pas à se remettre d’une double mort du religieux qui a eu lieu historiquement à partir du milieu du XVIIIème siècle et qui a duré, duré, jusqu’à nos jours... D’où e titre que j’ai donné à cette émission d’aujourd’hui : des religions qui n’en finissent pas de mourir… Mais quand je dis « double mort » du religieux, qu’est-ce que ça veut dire ? Sa première extinction fut celle des religions métaphysiques, des religions qui nous parlaient d’un au-delà après la mort et au-dessus des cieux… A savoir chez nous notamment le christianisme dans toutes ses variantes. Cette mort des religions métaphysiques… Mais on commence à se demander aujourd’hui si elles sont bien mortes, tellement elles mettent désormais d’insistance, voire de virulence ou de violence à revenir nous hanter…)… Bref, cette mort est ce qu’on a appelé le « désenchantement du monde » ou la sécularisation, c’est-à-dire la perte d’influence du religieux sur les consciences et dans le champ social, la perte de l’autorité qui était la sienne sur le champ du pouvoir, sur le champ du savoir, sur la société, la morale et les moeurs. A ce processus au long cours, ce qu’on appelle aujourd’hui improprement « retour du religieux » ne changera rien : jamais me semble-t-il le religieux ne retrouvera dans les sociétés humaines son rôle ancien d’axe du monde et de moteur de l’histoire. Et ensuite, deuxième extinction du religieux, plus récente, disons depuis la fin de la guerre froide, on a droit à la deuxième lame de mort du religieux, à la deuxième couche du désenchantement du monde : la désagrégation des idéologies politiques – communisme, socialisme – qui étaient encore des manières de religion, des résidus des époques religieuses d’une certaine manière, au sens où ces religions politiques qui avaient pris la relève des religions métaphysiques soulevaient l’existence individuelle et collective vers des horizons supérieurs de bonheur, de paix, de prospérité… Mais des horizons qui désormais se sont écroulés en l’espace de deux siècles à peine…

Résultat des courses, nous voilà tous en ce début de XXIème siècle réunis dans le grand cimetière du religieux, où circulent des spectres… Et voilà bien me semble-t-il la souffrance de fond de notre vivre ensemble : cette disparition désormais complète de toutes les grandes croyances métaphysiques et politiques qui auparavant avaient donné à notre vie collective une solidarité sacrée, les grands horizons de sens et de valeur dont elle a besoin individuellement et collectivement.

Quand on met cela en perspective, que devient la question islam ? En réalité, l’islam - cet épouvantail – ne vient que mettre un peu de sel sur nos blessures de civilisation les plus profondes et les plus mortelles. Car de toute évidence, c’est notre rapport au religieux lui-même qui est en crise et je ne suis pas loin de penser (c’est une formule) que cette crise spirituelle est la mère de toutes nos crises actuelles, le fondement de nos autres crises de civilisation… C’est l’idée que développait Emmanuel Todd en 2008 – me semble-t-il - dans Après la démocratie, où il écrivait notamment que nous vivons à présent dans « une situation de vide idéologique total » et que – je cite encore – « Une crise religieuse est à l’origine de notre malaise actuel »… Or aujourd’hui en 2013 le même Emmanuel Todd nous oblige une nouvelle fois à regarder ainsi ce qui se passe au fond, au fondement même, de notre société, du côté du religieux sous toutes ses formes… du côté de la mort de ce religieux à travers la disparition de toutes les grandes doctrines du salut céleste ou terrestre… du côté aussi de ce qu’il appelle dans son dernier livre un « christianisme zombie », qui serait revenu d’entre les morts – résurrection étrange qu’il va sans doute nous expliquer ! A tout de suite avec Emmanuel Todd donc, pour qu’on réfléchisse ensemble sur la mort lente, la mort interminable et si étrange du religieux – pas seulement du catholicisme d’ailleurs ! Y a-t-il en effet une religion qui ne soit pas en train de mourir aujourd’hui, y compris à commencer par celles qui nous apparaissent au contraire connaître un sursaut de vitalité ? Et si ce sursaut de vitalité était en fait un dernier sursaut d’agonie ?

Un musulman prie dans une mosquée à Yinchuan, Chine
Un musulman prie dans une mosquée à Yinchuan, Chine © Reuters

L'interview d'Agathe Maire :

Antoine Guggenheim , prêtre, docteur en théologie, directeur du pôle de recherche du Collège des Bernardins à Paris. Auteur du livre Pour un nouvel humanisme. Essai sur la philosophie de Jean-Paul II, paru aux éditions du Collège des Bernardins.

La rubrique "Concordance des temps" d'Abdennour Bidar :

"Le culte de l'être suprême" pendant la Révolution Française, article de Jean Derens dans l'Encyclopedia Universalis

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