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Je viens de vous le dire, c’est la 40ème édition de Cause commune aujourd’hui, et l’avant-dernière édition de cette saison d’antenne… L’occasion donc de faire un peu le point , et avant de nous projeter en avant dès la semaine prochaine vers d’autres approches encore du vivre ensemble, l’occasion de nous retourner un peu sur ce que nous avons voulu vous proposer tout au long de l’année dans cette émission. Notre question de fond a été celle du vivre ensemble, et cela d’abord à partir d’un constat douloureux que vous faites comme moi : le constat que notre société souffre de multiples fractures – des fractures sociales, économiques, territoriales, culturelles, religieuses… Quelques exemples majeurs… Souvenez-vous… Gilles Kepel ou Hugues Lagrange sont venus nous parler de ces véritables ghettos qui se forment à la périphérie de nos grandes villes, là où l’exclusion est fabriquée tous les jours un peu plus par l’enclavement et la concentration des difficultés sociales, elles-mêmes aggravées par des différences culturelles dont on ne prend pas toujours la mesure. Et puis et puis… Souvenez-vous aussi, Tareq Oubrou, Michèle Tribalat, Mohammed Moussaoui, et d’autres encore sont venus discuter avec moi de l’islam, cette nouvelle grande passion française, de l’islam et de ses revendications de visibilité dans les espaces publics, de l’islam et des incompréhensions qu’il suscite, de l’islam qui divise si profondément notre société - entre des musulmans qui se sentent stigmatisés mais qui ne font pas grand-chose pour améliorer leur image, qui donnent trop souvent le bâton pour se faire battre à force de rigidité religieuse… et de l’autre côté le reste de la société de plus en plus sceptique à leur égard – comme en a témoigné récemment le sondage ahurissant réalisé par l’institut Ipsos pour le journal Le Monde , dans lequel 74% des sondés considéraient l’islam comme une religion « intolérante » et incompatible avec les valeurs de la société française… Comment donc réduire cette fracture culturelle ? Comment réconcilier la France avec ses musulmans ? Rien dans le débat actuel n’est fait pour pacifier la question, pour la dépassionner – tout au contraire : la violence des échanges est entretenue aussi bien par ces musulmans hurlent à la stigmatisation, à l’islamophobie, que, en face d’eux par l’hystérie réactionnaire et xénophobe de toute une cohorte de mouvements identitaires qui parlent d’invasion islamique, de menace de destruction de l’identité française… Même les valeurs de la République semblent tragiquement impuissantes à apaiser le débat, impuissantes à appeler à la réconciliation et à produire du vivre ensemble. Un seul exemple, dont il a été aussi souvent question dans cette émission – je veux parler du principe de laïcité. Sur ce sujet, j’ai reçu ici plusieurs invités qui avec moi ont essayé de montrer la valeur immense de cette laïcité pour notre vivre ensemble, notamment pour que s’accordent les incroyants et les croyants, qu’ils soient musulmans, juifs, chrétiens ou autres… La laïcité, avons-nous répété ici, ce n’est pas l’anti-religion, et il y a des croyants laïques, sans incompatibilité d’aucune sorte entre les deux… La laïcité est le principe historique grâce auquel notre société française réussit depuis plus d’un siècle à concilier le maximum de liberté d’expression pour chacun et le maximum de respect entre ces libertés d’expression, de telle sorte que la liberté des uns n’empiète pas sur la liberté des autres… Un principe politique et social magnifique donc, mais qui se menace de se trouver aujourd’hui emporté à son tour dans la tourmente de nos fractures sociales, culturelles, communautaires et religieuses… Les extrêmes de tous bords lui font dire n’importe quoi… L’extrême-droite notamment s’en empare pour le détourner de son sens, et en fait une arme d’exclusion, une arme de guerre contre l’islam… Et du coup toute une cohorte de musulmans, mais aussi toute une partie de la gauche se laissent persuader que laïcité égale stigmatisation de l’islam et qu’il ne faudrait donc plus parler de laïcité ! Mais comment donc allons-nous faire pour sortir de cette confusion ? Comment allons-nous faire pour que la laïcité cesse d’être ainsi caricaturée ou détournée de son sens ? Comment allons-nous faire pour qu’elle soit à nouveau perçue et comprise par tous comme un instrument de conciliation, comme ce principe qui permet à toutes les différences de vivre en bonne intelligence selon les mêmes règles de respect mutuel ? C’est un défi majeur pour l’avenir de notre vivre ensemble… Vous l’aurez compris, dans Cause commune cette année nous n’avons pas esquivé les sujets qui fâchent… Mais justement nous avons essayé de ne pas nous fâcher ! C’est-à-dire de vous proposer chaque semaine sur tous ces sujets sensibles – de l’islam, de la laïcité, de l’intégration, de l’identité ou des identités, du racisme ou des racismes, etc. une discussion capable de prendre un peu de hauteur par rapport aux débats… Sans prétention, sans la prétention de se situer au-dessus de la mêlée, mais avec le souci d’apporter sur ces sujets un peu de raison, et avec le souci également de proposer ce que j’appellerais un engagement serein – un engagement serein, mais un engagement, un véritable engagement, c’est-à-dire une émission vraiment engagée… Car semaine après semaine j’ai essayé, d’abord dans cet éditorial de départ puis dans la suite de l’émission, de donner sur ces thèmes mon propre point de vue de philosophe… Et comme le philosophe fait ce qu’il peut… j’ai voulu que cette émission ne soit pas seulement celle des constats sur les fractures de notre société, mais aussi une émission de proposition et d’espérance, qui essaie de regarder un peu devant vers l’avenir au lieu de rester le nez sur ses chaussures et sur les questions sur lesquelles se focalise notre actualité médiatique et politique… C’est pourquoi j’ai essayé aussi régulièrement – dans cette émission – de vous proposer de partager avec moi les réflexions de tous ceux qui dans notre société essaient de regarder plus loin, de regarder au loin… Je pense à Patrick Viveret, à Pierre Rabhi, à Joël de Rosnay, à tous ceux que nous avons reçu et qui nous ont permis de comprendre que derrière nos fractures sociales il y a une grande crise de civilisation – une crise spirituelle de fond au cœur même de nos crises sociales, culturelles, économiques, écologiques, etc. Cette crise spirituelle, c’est le fond d’écran sur lequel se déroulent nos petites querelles françaises… Elle est assez difficile à définir peut-être, cette fameuse crise spirituelle, mais je crois qu’elle tient au fait qu’en ce début de XXIème siècle nous vivons dans un monde humain qui n’a plus de grand horizon, plus de grande espérance suffisamment partagée. Et plus que jamais, dans ce vide, dans ce grand vide, nous avons du mal à répondre à une question fondamentale pour toute société humaine : « autour de quoi nous rassembler tous, autour de quoi nous retrouver, autour de quelle grande direction, de quel grand projet de civilisation et projet d’existence » ? Autour de quoi nous rassembler sans pour autant que chacun y perde son identité propre ? Autour de quoi allons-nous avancer ensemble vers l’avenir, tout en permettant à chacun de vivre dignement, de trouver et de cultiver sa propre différence ? Voilà, je crois, une question fondamentale que nous avons essayé de placer toujours à l’arrière-plan de Cause commune, et parfois même au premier plan… pour nous rappeler que dans le fond de nos débats sur le vivre ensemble il y a encore et toujours la question du sens de la vie – d’un sens de la vie qui puisse être à la fois collectif et personnel, c’est-à-dire qui permette à chacun de partager quelque chose avec tous les autres et de se trouver lui-même.

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