Aujourd’hui, nous allons tenter de prendre un peu de hauteur vis-à-vis des questions de société que nous abordons habituellement dans Cause commune… Car la question du « vivre ensemble », du « faire société » ou « refaire société » ne se limite pas à l’analyse des fractures sociales et culturelles dont souffrent nos sociétés, de l’intégration de tous à un projet commun de société et des désintégrations du corps social.

Je voudrais, en l’occurrence, qu’on s’interroge aujourd’hui sur un phénomène ou un processus qui s’est amorcé passe bien au-delà du cas particulier de notre société française, dans la plupart nos sociétés humaines au-delà de leurs problèmes politiques et sociaux… Ce phénomène global, qui bouleverse quelque chose dans la profondeur la plus profonde de nos sociétés, et qui constitue donc ce que j’appellerais volontiers le nouveau fond d’écran de notre monde humain concerne justement notre rapport à nos écrans – à nos ordinateurs par lesquels nous sommes connectés à internet !

Je crois qu’on sous-estime radicalement ce qui est en passe d’émerger de ce côté-là de nos vies… et que nous devons d’urgence en prendre la véritable mesure. Ce qu’on sait déjà, ce dont on a déjà conscience mais qui ne suffit pas du tout comme prise de conscience, c’est qu’internet est une révolution de notre accès à l’information, une révolution de notre accès au savoir, une révolution de nos modes de communication – tout ça, je le répète, on le sait déjà… Mais – et c’est ce qu’on voit nettement moins bien - c’est aussi et bien plus profondément une révolution qui pourrait bouleverser à terme l’ensemble de nos structures sociales et politiques, toute l’organisation de nos sociétés – l’ensemble de ce qu’on appelle une société et de ses structures fondamentales (en particulier ses institutions de pouvoir et de savoir)… Internet est la première forme – peut-être l’ancêtre, mas il est trop tôt pour le dire sans doute – d’un monde humain tellement nouveau, d’une façon de faire société tellement nouvelle, d’un « vivre ensemble » tellement nouveau – pardonnez-moi d’insister si lourdement – que nous sommes peut-être même incapables encore d’imaginer sa forme précise, la forme établie qui sera la sienne dans deux ou trois siècles…

En quel sens ? Pour quelles raisons ? Je vous en donne une seule pour l’instant, dans cet éditorial, avant d’en discuter un peu plus longuement avec Joël de Rosnay, mon invité de ce jour… Un exemple avec ce que l’on observe déjà, et qui n’est pourtant, selon toute vraisemblance, que la prémisse ou l’émergence de tout autre chose encore… Bref, que constatons-nous déjà ? Qu’Internet révolutionne notre société humaine parce qu’il permet un accès direct à tout un ensemble d’informations et de savoirs… Ce qui veut dire qu’il supprime tout un ensemble d’intermédiaires entre l’individu – vous et moi – et la connaissance. Pour l’étudiant, le chercheur, le citoyen désireux de s’informer sur telle ou telle question, ou de participer à tel débat, plus besoin de sortir de chez soi et d’aller quelque part : il suffit de se connecter pour recevoir directement de l’information ou des savoirs… Or nous devons prendre conscience que ce type de nouvelle possibilité remet déjà en cause la plupart des modes historiques de sociabilisation, de nos façons traditionnelles de « faire société » : celui qui communique avec autrui par l’intermédiaire d’un écran ne sort plus de chez lui, ou sort beaucoup moins, et risque de perdre la capacité d’un véritable contact humain… Mais réfléchissons un peu, anticipons un peu : à quoi ressemblerait une société où les individus font de chez eux à peu près tout ce qu’ils faisaient autrefois à l’extérieur ? A quoi ressembleraient alors nos espaces publics si s’accentuait encore plus notre installation devant nos écrans ? Que deviendraient, que deviendront, nos espaces sociaux face à l’extension du cyberespace ? A quoi ressembleront ces différents espaces sociaux, où l’on se rencontrait auparavant ? Si je fais mes courses par internet, les supermarchés se vident, les galeries marchandes se vident, si je travaille par internet, les bureaux se vident, les entreprises se vident, si je me cultive sur internet, les bibliothèques se vident, si je me forme sur internet, les universités se vident, si on débat sur les forums de la Toile, que deviennent les lieux de réunion, de discussion, les assemblées politiques elles-mêmes, etc… Allons-nous donc vers une désertification de l’espace réel ? Ohé, y a quelqu’un ? Il reste quelqu’un dehors ?

Je crois qu’il faut essayer d’imaginer quelque chose comme ça, c’est-à-dire essayer d’anticiper sur ce qui peut arriver dans quelques années ou décennies si nous continuons sur notre lancée actuelle : nous passons de plus en plus de temps devant nos écrans, et à plus ou moins long terme cela risque d’avoir un impact sans précédent sur la structure même de notre vie sociale : en supprimant toujours plus d’intermédiaires entre chacun d’entre nous et ses besoins, internet crée une société dont les membres dialoguent toujours plus par son intermédiaire… C’est le paradoxe : nous devenons toujours plus indépendants des intermédiaires traditionnels, mais toujours plus dépendants de l’intermédiaire du Net… Notre vie se déplace lentement mais sûrement vers ce qu’on appelle le cyberespace… Pour le meilleur ou pour le pire ? Pour le pire si l’on songe au risque que je viens d’évoquer, d’une déshumanisation des rapports sociaux – chacun restant devant son écran, et ne rencontrant plus autrui que par cet intermédiaire… Mais pour le meilleur aussi à une condition au moins : si nous sommes intelligents dans l’usage d’internet, qui peut permettre demain ce que mon invité du jour, Joël de Rosnay, désigne comme « l’émergence d’une forme d’intelligence collective » - au sens où grâce à Internet, grâce ses forums de discussion, grâce à l’accès pour chacun à une quantité inépuisable d’information, grâce sa mise en réseau immédiate et infinie de tous les êtres humains sur la terre, l’humanité se dote potentiellement de l’instrument d’une formidable recréation de la totalité de notre vie sociale et politique, à laquelle chacun pourrait participer et contribuer en personne, en direct, en temps réel… Une sorte d’ultra-démocratie planétaire qui balaierait tous nos systèmes politiques existants, qui court-circuiterait tous les centres de décision concentrés entre les mains de quelques grands chefs politiques et économiques…

L'interview d'Agathe Maire :

François Taddeï , généticien, directeur de recherche en biologie des systèmes.

La rubrique "Concordance des temps" d'Abdennour Bidar :

Bienvenus en 2617 : histoire anticipée des prim'umains .

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