Il y a dans notre civilisation contemporaine une contradiction stupéfiante : jamais nous n’avons eu à notre disposition autant de moyens de créer notre bien-être, de créer les conditions matérielles et politiques de ce bien-être, jamais l’humanité n’a été aussi puissante et savante, d’un point de vue scientifique et technique notamment, et pourtant – pourtant - jamais auparavant nous n’avions créé un monde humain dans lequel le vrai bonheur paraît aussi inaccessible – le vrai bonheur de se réaliser dans sa vie, de vivre en harmonie avec les autres et avec la nature ! Notre civilisation humaine pourtant si puissante et si savante gaspille ses forces de façon si frivole et destructrice que nous n’avons jamais vécu, peut-être, dans un monde aussi anxiogène (facteur d’angoisse), aussi inégalitaire entre les sociétés du monde et à l’intérieur même de ces sociétés, aussi frustrant pour les aspirations profondes de chacun d’entre nous, aussi destructeur pour la nature… Comment accepter ce scandale d’une surpuissance aussi mal investie ?

Et d’abord comment en est-on arrivé là ? Comment en est-on arrivé à ce point où notre évolution vers la surpuissance se retourne à ce point contre nous ? Comment expliquer qu’en devenant aussi forts, nous soyons du même coup devenus si faibles, si misérables ? Faut-il donc penser que nous n’avons pas évolué dans le bon sens, que la modernité fut une erreur d’aiguillage, c’est-à-dire que nous n’aurions jamais dû dépasser nos anciennes limites, et qu’au lieu de chercher à devenir « comme maîtres et possesseurs de la nature », ainsi que le prophétisait Descartes au XVIIème siècle, il aurait fallu que nous restions à notre place au sein du monde vivant ?

Nous sommes, en ce début de XXIème siècle à l’heure du grand bilan de la civilisation moderne, du bilan critique de la civilisation humaine dans son ensemble et, comme le dit Pierre Rabhi, de son « réquisitoire »… Car nous sommes de plus en plus nombreux à réaliser que c’est bien cette direction de fond de notre civilisation qui n’est pas la bonne, et de plus en plus nombreux à comprendre que la réflexion et l’action qui nous sollicitent doivent être entreprises à une échelle radicalement nouvelle, à une profondeur radicalement nouvelle, très au-delà des questions de politique nationale. Voilà l’intuition qui émerge aujourd’hui dans une multitude de consciences et qui commence d’influer sur une multitude d’engagements, de jeunes et de moins jeunes… Cette intuition, c’est que l’orientation même du processus de la civilisation humaine demande à être repensé. Nous avons besoin d’un nouveau vivre ensemble à l’échelle mondiale. Et nous en avons besoin pour mettre fin au plus grand échec de notre temps, au plus grand déficit de notre civilisation actuelle – à savoir son incapacité à offrir à l’être humain – tout être humain, à chaque humain – les moyens de son accomplissement, les moyens de devenir un peu plus responsable de sa vie, de ses choix, un peu plus créateur de sa propre existence – c’est le thème central de mon dernier livre, paru en 2012 sous le titre Comment sortir de la religion. Nous ne pouvons plus accepter – et Pierre Rabhi parle à ce propos de « l’insurrection des consciences » ce divorce scandaleux entre nos moyens de civilisation, notre surpuissance d’agir, et la médiocrité ou l’injustice des finalités auxquelles nous utilisons cette surpuissance ! Comment donc – c’est peut-être le plus grand défi de notre époque – inventer un vivre ensemble qui nous relie à nous-mêmes, aux autres et au monde ?

La rubrique "Concordance des temps" d'Abdennour Bidar :

Le mythe de Prométhèe :

...Je suis revenu au studio de France Inter, après avoir été enregistré pour vous cette conversation avec Pierre Rabhi… et en revenant je repensais à ce qu’il me disait de l’être humain qui veut devenir le « prince de la création », le « maître de la nature et de l’univers »… L’homme n’a-t-il pas été caractérisé, depuis toujours, par cette tentation de se voir au centre du monde ? Par cet orgueil de croire que ce monde a été créé pour lui ? C’est ce que lui suggéraient déjà les textes sacrés des différentes religions du monde… C’est ce qu’il croit encore aujourd’hui, et peut-être plus que jamais, en fantasmant sur la puissance de ses machines et de ses connaissances scientifiques… Bien sûr aujourd’hui nous savons, ou tout au moins nous croyons savoir que, comme le disait Edgar Morin, notre planète n’est pas le centre de l’univers, mais un petit caillou perdu aux fins fonds d’une galaxie de banlieue… Mais plus que jamais notre propre puissance nous enivre parce qu’elle est devenue une telle surpuissance que certains ne voient déjà plus de limites à nos possibilités : qui sait si demain par exemple, grâce aux progrès de la médecine génétique nous ne naîtrons pas sans risque de développer telle ou telle maladie, et si nous ne vaincrons pas le vieillissement, et peut-être la mort elle-même ! Face à cela, certains rappellent le mythe grec de Prométhée, qui a donné en français l’adjectif prométhéen : comme le héros de ce vieux mythe, qui avait cru devenir l’égal des dieux, l’être humain d’aujourd’hui ferait encore et toujours la même erreur : vouloir franchir les limites de sa condition. La leçon de morale est alors vite faite : il faudrait que l’homme renonce à cette ambition folle, qu’il apprenne à se contenter de ce qu’il est et de ce qu’il a, et qu’il abandonne enfin – avant qu’il ne soit trop tard – le suprême orgueil de prendre la place des dieux et de devenir le maître de l’univers… Je crois pour ma part que ce très ancien mythe de Prométhée a une autre signification. Il ne nous invite pas, contrairement à la façon dont on l’interprète trop souvent, à nous détourner de la puissance, à renoncer à devenir des dieux. Au contraire, il nous montre que c’est notre chemin. Mais il nous en montre le prix. Il nous en montre l’exigence. Il nous montre qu’on ne devient pas des dieux facilement, ni impunément. Le chemin que prend l’humanité depuis toujours – vers plus de puissance, sans arrêt plus de puissance – est notre trajet d’espèce. Nous sommes faits pour la puissance, et si récemment l’univers infini s’est ouvert devant nous, avec toutes ses galaxies, ce n’est pas quelque chose qui nous écrase. Au contraire, c’est le signe que notre puissance est en train de franchir toutes ses anciennes limites et que l’univers entier s’ouvre désormais devant elle… Mais plus que jamais ce niveau de puissance est redoutable ! Nous en payons le prix actuellement, avec une planète détruite justement parce que nous n’arrivons pas encore à maîtriser ce nouveau seuil de puissance que nous avons atteint… Comment devenir des dieux responsables, des dieux responsables, des dieux qui créent au lieu de détruire ? Comment devenir des dieux de miséricordes et non pas les tyrans de la terre comme nous le sommes actuellement ? Il est trop tard pour reculer, nous sommes en train d’acquérir la puissance des dieux d’autrefois. Mais quel usage allons-nous en faire ? C'est un des thèmes sur lesquels je réfléchis dans mon livre Comment sortir de la religion (La Découverte, 2012)...

L'interview d'Agathe Maire :

Charles Pépin , philosophe, écrivain, auteur de "Quand la beauté nous sauve ", paru chez Robert Laffont en février 2013.

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La Fondation Pierre Rabhi

Le Mouvement Colibris Créé en 2007 sous l’impulsion de Pierre Rabhi, Colibris a pour mission d’Inspirer, Relier et Soutenir tous ceux qui participent à construire un nouveau projet de société

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