Humaniser la mondialisation, qu’est-ce que ça veut dire ? C'est réfléchir, me semble-t-il, à la possibilité d'un humanisme partagé, d'un humanisme partageable à l'échelle de la planète. On appelle humanisme une vision de l'être humain qui nous renseigne sur ce qui fait sa dignité, voire sa grandeur, et qui à partir de là nous donne des raisons de respecter cet être humain. Chaque humanisme nous propose ainsi de reconnaître en l'être humain quelque chose de sublime, de beau, de noble, d'admirable, de complexe. Et on appellera humaniste toute personne qui nous montre par ses discours ou mieux encore dans ses actes, dans sa façon d’être avec les autres, dans ses engagements, que tout être humain quel qu'il soit, sans distinction d'origine, de croyance ou d'opinion, ni de classe sociale, demande à être non seulement mis à l'abri de toute violence, mais aussi secouru de la misère, du besoin, de la souffrance physique et morale. Que tout être humain demande à être non seulement respecté mais aussi pris en considération, non seulement respecté mais aussi aidé, éduqué et formé. Que tout être humain doit être mis par la société à laquelle il appartient en capacité réelle de choisir une activité libre lui permettant à la fois de mener une vie décente et de trouver dans cette activité, son travail ou tout autre investissement social, les moyens de son propre épanouissement et de son accomplissement personnel.

On le voit, l'humanisme, les humanistes, sont très exigeants . Ils nous rappellent en réalité que nos civilisations, toutes civilisées qu'elles soient, sont encore en voie d'humanisation , et qu’elles ne se seront pleinement moralisées et humanisées qu'au moment où seront garantis à égalité pour tous sur la planète l’ensemble de ces droits égaux pour tout homme, que je viens d'évoquer. A cet égard, et quel que soit le prodige de nos progrès scientifiques et techniques, il nous reste d’immenses progrès moraux et spirituels à accomplir. Le philosophe allemand Emmanuel Kant constatait déjà ce retard du progrès moral sur le progrès scientifique à la fin du XVIIIème siècle – je le cite : « Nous sommes cultivés au plus haut degré par l’art et par la science. Nous sommes civilisés, jusqu’à en être accablés, par la politesse et les bienséances sociales de toutes sortes. Mais nous sommes encore loin de pouvoir nous tenir pour déjà moralisés ». Car écrit-il aussi dans le même texte, il reste devant nous – je cite - « le plus grand problème pour l’espèce humaine », à savoir – je cite encore – « l’établissement d’une société civile administrant le droit universellement ».

Plus de deux siècles après, où en sommes-nous sur ce plan du droit universellement administré, des droits universels ? Bien que la Déclaration universelle des droits de l’homme ait été signée par 192 Etats, elle ne suffit pas néanmoins à garantir une justice et un "vivre ensemble" planétaire fondés partout sur le même niveau de droits civils, politiques, économiques, sociaux, culturels. Mais comment faire alors pour franchir ce pas d'humanisation supplémentaire ? Comment donner plus de force d’application à cette déclaration universelle des droits de l’homme ? La question est fondamentale, car c’est notamment par le droit qu'on transforme un idéal en réalité, par le droit et la loi, donc par la voie juridique et politique, que les idéaux humanistes peuvent trouver et élargir peu à peu dans toutes les sociétés humaines des espaces garantis, des espaces sécurisés, où la dignité, la liberté et la créativité de chaque être humain pourront s'exprimer.

Et, autre difficulté, autre défi devant nous, il faut sans doute aussi que le droit soit capable de se fonder lui-même sur une certaine idée de l'homme , c'est-à-dire qu'il sache "au nom de quel idéal humain", "au nom de quelle dignité humaine", il réclame pour l'être humain ces espaces d'expression. Qu'est-ce qui en l'humain le rend digne d'être respecté ? Qu'est-ce qui en l'humain mérite et fonde le respect de sa personne ? Or à ces questions chacun des humanismes religieux et philosophiques a sa réponse, et elles sont très différentes... Sont-elles compatibles ? Pour les humanismes monothéistes, judaïsme, christianisme, islam, l'homme doit être respecté, et la personne humaine doit être sacralisée, parce que l'être humain est la "créature favorite" des dieux - il a été créé "à l'image et à la ressemblance de Dieu" nous dit la Genèse, et dans l'islam il est "le lieutenant de Dieu sur terre" selon le Coran - il est même, si on traduit littéralement le verset en question, "le successeur de Dieu sur terre". Mais les humanismes athées fondent différemment la dignité humaine. Et qu’en est-il des humanismes des sagesses et religions d’extrême orient ? Que sait-on ici de l’humanisme chinois, hérité de Confucius ? Que sait-on en Occident de l’humanisme indien tel qu’on le trouve dans les Vedas ? Nous n’en sommes probablement qu’au début du dialogue entre tous ces héritages humanistes de la planète. Il faut qu’ils approfondissent leur connaissance mutuelle, qu’ils cherchent leurs points d’accord, mais qu’ils discutent aussi de leurs différences, de leurs points de désaccord. Mais à l’issue de ce dialogue, sur quelle vision de l’humain nous accorderons-nous tous ? La Déclaration universelle des droits de l’homme est à cet égard une première réponse, mais je crois qu’elle n’en dit pas encore assez sur l’humain, sur ce qui fait la grandeur ultime de l’être humain … Or il y a urgence… Car on observe que notre monde mondialisé développe des formes nouvelles et souvent très aggravées de déshumanisation : exploitation de l'homme par l'homme, réduction de l'homme à une marchandise, à une variable d'ajustement des calculs de rentabilité économique, mais aussi difficulté pour tant d'hommes de mener une vie simplement décente et difficulté pour tant d'autres, pourtant à l'abri du besoin dans les sociétés développées, les nôtres, difficulté donc d'avoir une vie qui leur permet de s'exprimer, de s'épanouir, de s'accomplir... Face à tout cela qui si souvent nous accable, ma question de départ reste presque entière : quel humanisme partageable entre nous tous pour demain ?

L'interview d'Agathe Maire :

HuguesRONDEAU,maire UDFde Bussy St Georges,initiateur de "L'esplanade des religions".

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