Il me semble urgent de réconcilier la France avec ses musulmans, parce que l’incompréhension mutuelle s’aggrave. Du côté musulman d’abord, que se passe-t-il ? De plus en plus de voix s’élèvent pour s’étonner de l’ampleur du débat autour de l’islam et pour dire que « l’islam n’est pas le problème », que « l’islam n’a pas de problème avec la société française. Ces voix qui protestent, du côté musulman, veulent expliquer qu’en fait ce n’est pas l’islam qui a un problème, mais la société française qui a un problème, et même un double problème… Premier problème : cette société française n’accepterait pas qu’on puisse être français et musulman, mais persisterait à croire que c’est incompatible, et à partir de là se sentirait agressée dès qu’un musulman exprime ou revendique son appartenance à l’islam dans l’espace public… La faute serait donc du côté d’une réactivité complètement exagérée du côté de la société française : dès qu’un voile s’affiche, dès qu’une mosquée veut se construire, etc. aussitôt l’allergie française à l’islam se réveille et crie à l’identité en péril ! Alors même que la plupart des musulmans considèrent qu’il n’y a aucune contradiction entre leur religion et leur appartenance à notre société… Et puis cette société française aurait aussi un deuxième problème : cette fois avec sa propre promesse républicaine, qui parle de liberté et d’égalité, mais qui en réalité ne cesserait pas de créer toujours plus d’exclusion – l’exclusion de populations immigrées dont une partie va, en réaction à cette exclusion, se radicaliser dans le rejet d’un pays qui les rejette, rejet contre rejet, et choisir alors l’islam comme identité alternative, et parfois identité de combat, alternative à une identité française qu’on leur refuse, alternative à une réelle appartenance à la société française dont on ne leur donne pas les moyens… Voilà le réquisitoire qu’on entend souvent du côté musulman. Je crois qu’il est fondé dans une certaine mesure, c’est-à-dire que la France a du mal à accepter les évolutions de son identité, d’une part, et que d’autre part elle fabrique de l’exclusion, qui crée de la radicalisation religieuse.

Mais je crois que l’on peut reconnaître tout cela sans pour autant considérer que cela règle la question. Autrement dit, comme dans tout problème complexe, cette incompréhension entre la France et ses musulmans a probablement aussi des causes à chercher du côté de l’islam. N’en déplaise aux musulmans. Ce n’est pas faire injure que de le leur dire. Si autant de français s’inquiètent au sujet de cette religion, il y a probablement des responsabilités à chercher des 2 côtés. Du côté des fantasmes et des dysfonctionnements de notre société, mais du côté aussi d’une religion et d’une civilisation - l’islam – qui est complètement déchirée aujourd’hui entre ses conservateurs et ses progressistes. Une religion et une civilisation qui n’ont toujours pas été capable de choisir leur destin entre la tradition et la modernité, qui n’ont toujours pas su trouver leur voie entre le souci de fidélité aux racines et la nécessité de se remettre en mouvement, de se repenser à la lumière du Temps présent. C’est vrai aussi bien pour ce qui se passe dans le monde arabo-musulman lui-même que chez nous, ici en France et en Occident, pour les communautés musulmanes qui s’y sont installées… Les musulmans de France sont pris dans l’immense tourmente qui agite actuellement l’ensemble du monde musulman et ils ne peuvent pas refuser de le voir. Comme les sociétés arabes cherchent à faire leur Révolution, les musulmans de France doivent assumer leur responsabilité de faire la part de cette Révolution qui leur revient… Car les fameuses Révolutions arabes – dont personne ne connaît l’issue – ne sont pas seulement des phénomènes politiques… On le voit ces derniers jours avec la Tunisie, cela concerne aussi, et surtout, la place de l’islam dans la vie politique, et la question fondamentale de l’accord à trouver entre cette religion et les droits de l’homme ! Voilà ce que les musulmans de France doivent être capables de regarder en face : leur appartenance à une civilisation et à une religion qui traversent une crise de conscience radicale , une crise dans laquelle plus rien ne va de soi, plus rien n’est clair entre le passé et le présent, et où toutes les vieilles certitudes s’effondrent…

Que dire donc dans un tel contexte ? Je crois que la crise d’identité de l’islam et la crise d’identité de la France étaient… faites pour se rencontrer ! Je crois qu’il est temps de s’avouer mutuellement notre crise profonde, au lieu de rejeter toujours la faute sur l’autre… Je crois que, à cette condition, les musulmans de France peuvent devenir demain une chance pour la France, et la France une chance pour l’islam, s’ils arrivent à nouer un dialogue où chacun fait donc des efforts sur lui-même, la France pour être plus accueillante, et les musulmans pour repenser de façon plus active et plus responsable leur rapport à une religion que trop souvent ils considèrent comme éternelle, comme absolue – alors même qu’aujourd’hui elle risque de dégénérer à cause de son incapacité à s’adapter au Temps présent… Il est temps que tous les français, ensemble, avec les musulmans qui sont parmi eux, se cherchent ce que j’ai appelé souvent déjà une foi commune , une foi commune en des principes humanistes universels de tolérance, de non violence, de bienveillance mutuelle, de confiance, d’égalité entre les femmes et les hommes, de paix et de justice. Sommes-nous tous d’accord aujourd’hui sur ces principes, dans notre société ? C’est ce que je vais demander dans un instant à mon invité du jour, un homme de bonne volonté s’il en est –l’imam Tareq Oubrou. A tout de suite…

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