Y a-t-il un autre pays au monde qui accorde à la littérature, aux écrivains, aux livres, une place et une fonction aussi importante que celle que la France leur donne ? Ou bien y a-t-il à ce sujet une exception française ? Je m’explique. Nous ne sommes évidemment pas le seul pays à avoir produit de grands écrivains, et nous ne sommes pas le seul pays où le grand écrivain, le grand penseur, la grande conscience, ont un grand prestige. Mais y a-t-il un autre pays qui soit aussi dépendant de ses écrivains et de sa littérature ? Y a-t-il un autre pays qui, à chaque fois que sa littérature va mal, que le niveau de ses écrivains semble baisser, s’inquiète autant que le nôtre ? Un autre pays qui s’alarme d’une période de médiocrité de sa littérature comme d’une catastrophe nationale, c’est-à-dire comme le signe ou le symptôme d’un moment terrible de perte d’identité et de génie de la nation tout entière... Et cela nous arrive souvent… C’est aussi une spécialité française que de déplorer le déclin de sa littérature… Chaque nouvelle génération réinvente rituellement cette lamentation historique… Aujourd’hui en l’occurrence, nous nous demandons une fois de plus où sont les Chateaubriand, les Victor Hugo… Nous voudrions un nouveau Céline et nous n’avons que Houellebecq… Et quand les autres nations nous disent que nous avons encore des écrivains de taille mondiale, en récompensant Le Clézio du Prix Nobel de littérature et en traduisant dans toutes les langues nos Guillaume Musso ou Amélie Nothomb, non seulement cela n’arrive pas à nous rassurer, mais nous nous sentons encore plus accablés de chagrin, presque de honte. Pourquoi ? Et bien parce que nous sommes persuadés que ceux-là – ces Le Clézio et consorts - sont des nains littéraires face aux géants d’autrefois… Et pourquoi ce chagrin prend-il de telles proportions ? Parce qu’en France, et peut-être seulement en France, ou tout au moins chez nous de façon particulièrement dramatique et dramatisée, nous considérons que grandeur de la littérature et grandeur de la nation vont de pair, que la grandeur de la littérature fait la grandeur de la France, que la vitalité, la puissance, et si possible le génie de cette littérature, sont indispensables à la santé spirituelle et au rayonnement de notre nation… Voilà l’un de nos mythes fondateurs ! Voilà l’un des mythes autour desquels s’est forgée notre identité propre, autour desquels s’est construit notre vivre ensemble. De là le titre que j’ai choisi pour cette édition hebdomadaire de Cause commune : le livre et le vivre ensemble ! Ce mythe fondateur typiquement français est une croyance : nous croyons dur comme fer que nous avons besoin de notre littérature pour exister comme peuple, besoin de nos écrivains pour nous dire qui nous sommes… En France on ne lit pas seulement pour se distraire ou s’évader. On lit pour exister. On lit pour savoir qui on est, ce que signifie d’être français… Un seul exemple : chaque jeunesse qui a grandi dans notre pays depuis avant nous, dans ce pays, a eu besoin de Jean Valjean, le héros des Misérables de Victor Hugo, pour devenir une jeunesse française, c’est-à-dire pour cultiver son âme à la manière française, cultiver ce tempérament français que Jean Valjean incarne à la perfection – je vous en parlerai un peu plus tout à l’heure dans ma petite chronique finale… bref, l’historienne Suzanne Citron a bien résumé un jour ce rapport tout à fait spécial, peut-être unique, entre la France et ses écrivains lorsqu’elle a écrit que Jules Michelet, l’un de nos grands écrivains, a non seulement « inventé l’Histoire de France », c’est-à-dire écrit son histoire à partir d’un ensemble de mythes fondateurs, mais que « par là même », dit-elle, il a « créé la France » [Le mythe national, l’histoire de France revisitée , Les éditions de l’Atelier, 2008]. Faut-il encore aujourd’hui attendre et espérer que la France soit créée ou recréée par ses écrivains ?

L'interview d'Agathe Maire :

Salima Senini, auteur du livre "Du côté de chez moi" aux éditions Les Arènes.

Evénement(s) lié(s)

France Inter au Salon du livre

Mots-clés :
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.