Une société en panne, voire en faillite, c’est comme un couple fatigué… C’est une société dont les membres n’ont plus rien à se dire, plus de projets communs, plus de confiance mutuelle, plus d’énergie collective… or la question que je me pose souvent en observant notre société c’est bien celle-ci : tenons-nous encore les uns aux autres, dans les deux sens du verbe « tenir », son sens social : y a-t-il quelque chose qui nous « tient ensemble », son sens affectif : « tenons encore les uns aux autres » ? Y a-t-il encore quelque chose de fort, de vivant, de concret, qui nous fasse ainsi tenir les uns aux autres, et que j’appelle ici souvent, dans cette émission, une véritable foi commune par-delà nos différences ?

Au lieu de cette solidarité, je vois plutôt se former à l’intérieur de la grande société une multitude de petites communautés entre lesquelles cette grande société se divise toujours plus. Des communautés à l’ancienne, des sortes de villages postmodernes où les gens se regroupent en tribus - pour reprendre le terme fétiche du sociologue Michel Maffesoli, avec lequel je reparlerai de cela dans quelques temps : la tribu des jeunes de banlieue, la tribu des français de souche, la tribu des musulmans, la tribu des chrétiens évangélistes, la tribu des supporters de l’OM, la tribu parisienne des élites médiatiques, culturelles et politiques, la tribu provinciale des catalans ou de tous ceux qui se disent « fiers d’être ceci ou cela » à l’échelle d’une région, d’un massif des Alpes ou d’une vallée des Pyrénées, en plus de tout cela … Et comme si ça ne suffisait pas, je constate aussi l’éclatement de toutes les tribus virtuelles des réseaux internet (ma tribu Facebook, ma tribu Twitter, etc.).

Entre ces tribus, l’indifférence et parfois la défiance ou même à présent une inquiétante hostilité : voir ce récent sondage du journal Le Monde (c’est l’édition du vendredi 25 janvier) qui révèle que 74% des personnes intérrogées considèrent que l’islam est une religion intolérante, et que 8 français sur 10 jugent que la religion musulmane cherche « à imposer son mode de fonctionnement aux autres ».

Et comme si tout cela ne suffisait pas à découper toujours un peu plus notre société en morceaux, il y a en plus l’éternel problème de nos sociétés modernes, je veux dire l’individualisme. Mais un individualisme nouveau , un individualisme inquiet, angoissé, l’individualisme du type qui veut simplement sauver sa peau dans un monde qui cherche à l’écraser toujours un peu plus… De quoi est-ce que je parle exactement ? D’une société, la nôtre, qui fait subir aux individus une telle pression économique, pression au travail, pression de la réussite, de la performance, pression psychologique de l’information, qui nous met tous les jours sous les yeux le fracas du monde, pression à tous les étages de la vie sociale… Pour quel résultat ? Un réflexe de survie : dans un monde aussi anxiogène, chacun se replie au maximum sur lui-même… Et du coup la société se brise un peu plus.

Si l’on était pessimiste face à cette fragmentation sociale, on pourrait même dire que finalement le seul vrai dénominateur commun qui nous reste, c’est qu’on est tous écrasés par le système, par les mêmes lois économiques qui semblent empêcher aujourd’hui aussi bien l’action politique que le choix personnel de vivre autrement – c’est le fameux TINA dont je parlais la semaine dernière avec mon invité l’économiste Bertrand Rothé – TINA, vous savez, ce sont les initiales de la fameuse phrase de Margaret Tatcher quand elle était Premier Ministre du Royaume-Uni (1979-1990) : There is no alternative , il n’y a pas d’alternative au règne des lois du marché et de la compétitivité économique.

Bref, se laissera-t-on aller à toutes ces raisons d’être pessimiste pour notre lien social, notre vivre ensemble, ou bien faut-il considérer que « l’optimisme est notre responsabilité » ? On en

La rubrique "Concordance des temps" d'Abdennour Bidar :

Cornelius Castoriadis, L'institution imaginaire de la société , paru au Seuil en 1999 dans la collection Points.

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