Celle qui tue au fusil de chasse, c’est Aimée. Celui qui prend la décharge, c’est le baron Jules. Les femmes meurtrières, une série de l'été, par Franck Cognard.

 Jean-Patrick Manchette sur le plateau d'Apostrophe en 1979
Jean-Patrick Manchette sur le plateau d'Apostrophe en 1979 © Getty / Louis MONIER

Extrait : "Le baron ouvrit l’œil. Aimée pressât la détente. Elle ne vit pas où la gerbe de plombs s’abattait. Le baron, vêtu d’un pyjama à rayures, bondit hors du lit en poussant un extraordinaire mugissement. On n’aurait vraiment dit une vache qui s’ennuie.

- Chierie ! cria Aimée en sautant sur place.

Elle vida le second canon du superposé. La gerbe toucha le baron sur le côté de la tête. Une giclée de sang écarlate cingla le mur blanc, s’y ramifia et fut aussitôt bue par le plâtre, tandis que l’homme pirouettait, puis tombait le long du lit, sur les genoux et les avant-bras avec un bruit mat. Les jambes s’étendirent convulsivement, puis se replièrent."

Le baron survivra ; c'est une première qu'Aimée laisse dernière elle quelqu'un de vivant. Et c’est à lui que cette tueuse mystérieuse va livrer un peu d’elle… Un peu seulement, et encore, faut-il la croire ?

Extrait : "Aimée lui décrivit sommairement son travail, comment elle allait de ville en ville, adoptant chaque fois une personnalité nouvelle, se liant à la meilleure société, c’est à dire à la société des riches. Et comment elle observait les individus et leurs mouvements, et les conflits qu’il y a toujours entre eux.

- On finit toujours par trouver, dit la jeune femme. Il y en a toujours un ou une qui a envie de tuer un autre gros con. Le reste est affaire de doigté. Entrer dans l’intimité du client. Mettre l’idée de tuer dans sa tête, où elle est déjà. Enfin faire des offres de services, si possible dans une situation de crise. Je ne leur dis pas que je suis un tueur. Je suis une femme, ils ne me prendraient pas au sérieux. Je leur dis que je connais un tueur. Parfois, je leur laisse entendre qu’il est mon amant. Ça les rend jaloux. C’est marrant."

Aimée, c’est un virus qu’inocule Manchette dans le corps d’une bourgeoisie provinciale. Aimée, c’est la faucheuse des nantis médiocres. Elle paraît aussi sèche que l’écriture, un peu clinique.

Extrait : "Le jour de son retour, Aimée dormit plusieurs heures. Puis elle prit le journal de la veille, y découpa l’article qui faisait allusion à la mort de Roucart, et rangea la coupure avec d’autres, qui relataient d’autres morts : celle d’un industriel bordelais, asphyxié par un radiateur défectueux, 5 mois auparavant ; celle d’un médecin parisien noyé à la Baule au début de l’été ; plusieurs autres. Aimée se servit du reste du journal pour garnir le fond de sa poubelle, dans la cuisine.

Ce soir-là, elle ne dîna pas du tout. Avec une petite machine, elle copia une vingtaine de clefs qu’elle avait prises à la consigne automatique de la gare de Bléville. Quand elle eut terminé, vers 22 heures, elle avait un double de toutes les clefs de la consigne de la gare."

►►► Fatale, de Jean-Patrick Manchette, en intégrale chez Quarto/Gallimard

Extrait musical final : Calmos, de Maurice Vander

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