Chloé a été travailleuse du sexe pendant cinq ans en Belgique. Elle a écrit à Fatima Daas puis elle se sont rencontrées. Dans ce premier épisode, elles échangent autour des blessures de l’enfance, de l’image de soi, du corps, et du pouvoir de réinvention des mots.

Itinéraire d'une jeune femme en quête de liberté
Itinéraire d'une jeune femme en quête de liberté © Getty / Morten Falch

En octobre 2020, j’ai reçu un message, d’une personne que je ne connaissais pas, que je n’avais jamais vue, avec qui je n’avais jamais parlé. Cette personne c’est Chloé. Elle m’a écrit pendant une nuit d’insomnie. On a parlé de livres, d’écriture, d’amour, de tabous pendant plusieurs mois. Peu de temps après, on s’est rencontrées à Paris. Aujourd’hui, je la rejoins chez elle. Chloé a 35 ans. Elle a le crâne rasé, un regard de chat. Des yeux bleus, gris. Chloé est mystérieuse, directe, révoltée, passionnée, elle ne porte que des vêtements de marque, sombres, noirs. 

Chloé aime l’intensité, elle ose, va, expérimente, même si ça peut lui couter.

Chloé était travailleuse du sexe pendant cinq ans en Belgique. Assez tôt, elle découvre les "bars à champagne", la première fois qu’elle m’en parle, je ne savais pas du tout ce que c’était. Un bar à champagne est un bar interdit aux mineurs où  la clientèle, essentiellement masculine, rencontre des hôtesses d’accueil, rémunérés au volume de consommation de champagne des clients. À 30 ans, Chloé rencontre Élie (une jeune femme). C’est le coup de foudre. Elle tombe amoureuse pour la première fois. Elle quitte son mec et arrête de se prostituer. Dans ce premier épisode nous retraçons l'adolescence de Chloé puis son cheminement d'hier à aujourd'hui.

L’adolescence : mal être, harcèlement, tentative de fuite

Chloé : "Adolescente j’étais en conflit avec ma mère avec qui je vivais, je suis partie à la rencontre de mon père, j’ai découvert qu’il était alcoolique et ça s’est mal passé… J’ai commencé à faire un peu n’importe quoi avec les garçons, je suis devenue une "fille facile". 

La question de mon désir, je ne me la posais même pas. Je voulais qu’on s’intéresse à moi. 

En cours, je me suis retrouvée victime de harcèlement mais à l’époque on n’en parlait pas comme aujourd’hui.

Quand j’entends Chloé parler de ses années collège, lycée. Je la visualise tout de suite, en classe, dans la cour, à la cantine peut-être, dans les couloirs. Je peux imaginer les insultes qui fusent, les moqueries, les bousculades, l’isolement et l’insécurité.  J’imagine aussi le temps à attendre que ça passe, que ça s’arrête. L’impossibilité de dire, d’en parler, de nommer. Harcèlement.

Il fallait fuir. Mais d’abord, on ne pense pas spontanément à la fuite parce qu’on ignore qu'il existe un ailleurs. On ne sait pas que la fuite est une possibilité. On essaye dans un premier temps d’être comme les autres, et j’ai essayé d’être comme tout le monde. Edouard Louis, En finir avec Eddy Bellegueule 

Le goût des livres et les débuts comme hôtesse de nuit

"J’ai commencé à fréquenter la bibliothèque de ma Zup et à lire Amélie Nothomb, ça me plaisait parce que c’était des mots simples que je pouvais comprendre, même si c’était barré… Je lisais tous ses livres, je la rencontrais lors des signatures et j’ai commencé à correspondre avec elle. Elle m’appelait pour mes anniversaires, c’était un intérêt sincère, je trouvais ça beau. "

Lorsqu’elle s’inscrit à la faculté à 25 ans, un de ses profs la rabroue en lui disant qu’elle n’a rien à faire là. Peu après, elle lâche les études et part en Belgique comme travailleuse du sexe… elle a 27 ans. Ses années au bordel, elle nous les racontera dans le second épisode. 

C’était une période où j’étais à fond dans mon truc, j’étais fière, l’idée c’était d’arrêter de sacraliser le corps. Pour autant, je n’encouragerais pas des meufs à le faire.

Le corps à l’épreuve 

Quand tu commences comme travailleuse du sexe, ça se passe comment avec l’entourage ?

J’ai arrêté de voir certaines personnes parce que tu ne peux pas raconter ta journée de travail, tu te renfermes. C’est un problème aussi parce que j’ai commencé à boire en travaillant dans ces bars à champagne. 

Au sujet du corps, les dommages et blablabla, quand je vois ma mère, le corps usé par le travail répétitif à l’usine, c’est pas le sexe qui est en cause mais c’est aussi une exploitation du corps…

Je voudrais écrire à Chloé aujourd’hui, lui dire de vive voix :

S’il te plaît sois douce avec toi-même. Tu es belle, tu es paradoxale, tu es intense. Et c’est pas grave pousse les portes et les murs pour prendre la place.  Ne laisse personne te dire le contraire ou te barrer le chemin.  

Tu n’as pas besoin qu’on te libère tu t’en charges très bien toute seule. Tu as réussi à faire de tes mots un bouclier. De ton corps une arme. Fonce, tu n’es pas seule !

Image du corps, image de soi

Je suis à la moitié de ma vie et mon corps m’a porté jusque là, c’est un putain de socle ! je commence à avoir de la compassion pour moi, pour mon corps.

Je suis grosse et plutôt masculine, ça ne passe pas… il y a une réelle grossophobie, on a le droit d’exister mais on n’est pas désirable… Après un long périple capillaire j’ai opté pour le crâne rasé. J’ai été blonde quand j’étais mariée et sage, après j’ai eu les cheveux longs pour faire la pute, aujourd’hui j’ai le crâne rasé. 

J’écris de chez les moches, pour les moches, les vieilles, les camionneuses, les frigides, les mal baisées, les imbaisables, les hystériques, les tarées, toutes les exclues du grand marché à la bonne meuf. Et je commence par là pour que les choses soient claires : je ne m’excuse de rien, je ne viens pas me plaindre. Virginie Despentes King Kong théorie 

L’écriture en partage

Quand j’ai rencontré Chloé, elle m’a tout de suite parlé de lecture mais surtout d’écriture. Elle souffrait d’avoir cessé d’écrire. Elle avait utilisé le mot « en panne », « je suis en panne ». J’avais ressenti aussitôt la frustration de la page blanche. Mais pas que… L’écriture s’accompagne aussi de peurs. Peur de la solitude, peur de ne pas aimer ce qu’on a réussi à mettre en mot. La peur de réaliser ce qu’on a réussi à faire exister. La peur de ne pas y arriver. De ne pas terminer. Mais l’écriture c’est peut-être aussi réconcilier, se réconcilier avec soi-même et les autres. Faire le deuil, poser des questions, sans réponses.  Prendre la parole ! 

Chloé a renoué avec l’écriture, je crois que ça lui a fait du bien, je crois qu’elle en est fière et qu’elle y croit. Elle s’est lancée dans l’écriture d’un roman, pas une autobiographie, pas un récit, pas un témoignage. Un roman. Elle a choisi de mettre ses lunettes d’écrivaine pour partager une histoire en dehors des stéréotypes qui ont façonné son imaginaire…

J’écris parce qu’il n’y a aucun autre foyer qu’une page blanche pour se réinventer. Chloé

La suite à écouter

La programmation musicale :

Aller plus loin 

📖 LIRE : La petite dernière, Fatima Daas, Edition Noir sur blanc

📖 LIRE : King Kong théorie, Virginie Despentes, Ed. Grasset

📖 LIRE : En finir avec Eddy Bellegueule , Edouard Louis, Ed. Seuil

🎧 ECOUTER :  Le choix musical de Chloé : Heroes de David Bowie

L'équipe
Thèmes associés