Triste époque. Sale temps pour le baisemain. Y a du laisser-aller dans la pratique du savoir vivre. Depuis qu'on baise avant de se dire bonjour, les bonnes manières ont pris comme un coup de vieux.

Pierre Desproges
Pierre Desproges © Getty / Jean-Jacques Bernier- Gamma-Rapho

Il n'y a plus de vraies jeunes filles. Nos demoiselles ne font plus de révérences qu'a cul nu, dans l'attente de quelque hommage postérieur. Il n'y a plus de gentlemen. 

A gentleman is a man who can play the bagpipe and who does not" : "Un gentleman, c'est quelqu'un qui sait jouer de la cornemuse et qui n'en joue pas !" 

C'est pas moi qui le dit, c'est un dicton anglais complètement suranné, malheureusement. Les gentlemen d'aujourd'hui ne savent pas jouer de la guitare électrique, et ils en jouent. 

On ne sait plus se tenir dans les soirées mondaines. 

De mon temps, on n'aurait jamais osé arriver à un dîner les mains vides. Je me rappelle les petits soupers chez le duc et la duchesse de Windsor, à Boulogne, où j'avais mes entrées dans les années 70 - une commune admiration pour l'œuvre inachevée du chancelier Hitler et pour les pages couleurs de Jours de France nous avait rapprochés. 

Eh bien, j'arrivais chaque fois avec - comme on dit - un petit quelque chose. Je connaissais les goûts de la duchesse. Je savais que rien ne pouvait lui faire plus plaisir qu'un peu d'argent. Et puis c'était original. Au lieu de me pointer avec une botte d'anémones ou une bouteille de mousseux, j'attendais qu'elle ouvrît la porte, et croyez-moi, quand je lui tendais mes trois billets de 50 francs en lui baisant la main, je faisais mon petit effet. 

-  (Avec l'accent anglais) : "Oh ! Pierre ! Grand fou ! Grand fou ! Qu'est-ce que vous m'apportez là ?", minaudait-elle en secouant gracieusement ses fanons pour faire envoler ses pellicules. "150 francs ! Pierre, c'est trop, il ne fallait pas".  
- "Edouard, Edouard, criait-elle à l'intention du vieil abdiqué gonflable qui se biodégradait sur un grabat doré, "Edouard, Edouard, regardez ce que Pierre nous a apporté !".  
- Et lui  ((avec l'accent vieil-anglais) : "150 francs ! Pierre, c'est trop, il ne fallait pas", s'écriait le vieillard.  
Alors, bien sûr, par délicatesse, pour ne pas les blesser, je reprenais 50 francs. 

Mais ce sont des coutumes qui se perdent, comme tant d'autres, hélas. 

Avez-vous remarqué combien les gens sont malhabiles et empruntés, de nos jours, face au rituel pourtant simplissime qui consiste à présenter ses amis les uns aux autres au début d'une soirée? Naguère, l'on disait, par exemple : "Monsieur le Grand Rabbin, permettez-moi de vous présenter Monsieur Jean-Marie Le P..." Non, c'est un exemple idiot. 

- "Monsieur le ministre de l'Intérieur, permettez-moi de vous présenter Monsieur Mémé Guéridon".  
- "Cher Mémé Guéridon, permettez-moi de vous présenter monsieur le ministre de l'Intérieur..."

C'est tout quoi, c'était simple. Parfois, l'on précisait discrètement la fonction des invités que l'on présentait, afin, bien sûr, de permettre aux gens de se reconnaître des affinités et d'engager ainsi, parfois de passionnants débats. 

- "Cher Monsieur Jacob Delafon, permettez-moi de vous présenter Monsieur Michel Coluche, des Restaurants du coeur".  
- "Cher Monsieur Michel Coluche, permettez-moi de vous présenter Monsieur Jacob Delafon, des cabinets du cul", etc., etc. 

Sans jouer à proprement parler les entremetteuses, il n'était pas rare qu'une maîtresse de maison particulièrement intuitive fut à l'origine de quelque idylle dont elle savait encourager l'éclosion par de subtiles allusions au moment de présenter l'un à l'autre deux jeunes gens paralysés de timidité qui ne se fussent jamais risqués à s'avouer leur tendre penchant :

- "Lieutenant, je suis particulièrement heureuse de vous présenter Isabelle-Clarisse du Gué de la Gitonnière, ancienne pensionnaire des Soeurs de Chavagnes à Nantes, qui vient d'obtenir le prix Ludmilla-Tcherina pour son grand écart dans le final du Lac des cygnes sur gazon".  
- "Isabelle-Clarisse, je vous présente le sous-lieutenant Bernard-Henri Bilboquin, qui aime bien être en dessous". 

Hélas, chers amis, tout cela, c'est le passé. Nos us et coutumes ne sont plus de mise, la bienséance ne vole guère plus haut qu'un projet Challenger, les jeunes dans leur boums se saluent pour la première fois avec une consternante désinvolture :

- "Un copain - une copine"  
- "Une copine - un copain"  
- "Un copain - une copine"  
- "Un copain - un copain"... 

Tout fout l' camp !

Les invités
Programmation musicale
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