(Re)découvrez les chroniques de Pierre Desproges, initialement diffusées en 1986

Pierre Desproges
Pierre Desproges © Getty

"Et vous, qu'est-ce que vous avez fait pour les jeunes ?" lançait l'autre soir Jack Lang, cette frétillante endive frisée de la culture en cave, à l'intention de je ne sais plus quel poire blette de la nouvelle sénilité parlementaire. 

Qu'est-ce que vous avez fait pour les jeunes ? 

Depuis 30 ans, la jeunesse, c'est-à-dire la frange la plus totalement parasitaire de la population, bénéficie sous nos climats d'une dévotion frileuse qui confine à la bigoterie. Malheur à celui qui n'a rien fait pour les jeunes. C'est le péché suprême et la marque satanique de la pédophobie est sur lui. 

Au fil des décennies, le mot "jeune" s'est imposé comme le sésame qui ouvre les voies de la bonne conscience universelle. Le mot "vieux" fait honte, au point que les cuistre humanistes qui portent la bonne parole dans les ministères l'ont remplacé par le ridicule "personne âgée", comme si ces empafés de cabinet avaient le mépris des rides de leurs pères et mères. 

Mais les jeunes ne sont pas devenus des "personnes non âgées". Les jeunes sont restés les "jeunes." Oh le joli mot ! "Vous n'avez rien contre les jeunes ?" - version à peine édulcorée du répugnant "T'as pas cent balles". C'est la phrase clé que nous balance à la figure de molles gouapes en queue de puberté pour tenter de vous escroquer d'une revue bidon entièrement peinte avec les genoux par de jeunes infirmes - je veux dire handicapés, que les bancals m'excuse. 

"Pardon, monsieur, vous n'avez rien contre les jeunes ?". 

Si j'ai. Et ce n'est pas nouveau, je n'ai jamais aimé les jeunes. Quand j'étais petit à la maternelle, les jeunes, pour moi, c'étaient des vieux poilus avec des voix graves et des grandes mains sales sans courage pour nous casser la gueule en douce à la récré. Aujourd'hui, à l'âge mûr, qui est par définition l'âge qui précède l'âge pourri, les jeunes me sont encore plus odieux. Leurs bubons d'acné me dégoutent comme jamais. Leurs chambres puent le pied confiné et l'incontinence pollueuse de leurs petites détresses orgasmiques. Et quand ils baisent les connards, c'est bruyamment et à côté des trous. 

Leur servilité sans faille aux consternantes musiques mort-nées que leur impose les marchands de vinyles n'a d'égale que leur soumission béate au port des plus grotesques uniformes où les soumettent les maquignons de la fripe. 

Il faut remonter à l'Allemagne des années 1930 pour retrouver chez des boutonneux un tel engouement collectif pour la veste à Brandebourg et le rythme des grosses caisses. Et comment ne pas claquer ces têtes à claques devant l'irréelle sérénité de la nullité intelloculturelle qui les nimbe? Et s'ils n'étaient que nuls, incultes et creux par la grâce d'un quart de siècle de crétinisme marxiste scolaire renforcé par autant de diarrhéique démission parentale, passe encore, mais le pire est qu'ils sont fiers de leur obscurantisme ces minables. Ils sont fiers d'être cons. 

"Jean-Jaurès, c'est une rue quoi", me disait récemment l'étron bachelier d'une voisine. 

Laquelle et son mari, par parenthèse, acceptent de coucher par terre chez eux les soirs où leur crétin souhaite trombiner sa copine de caleçon dans le lit conjugal. Ceci d'ailleurs expliquant cela, il n'y a qu'un "a" de résignation entre défection et défécation. 

Oui, j'entends déjà les commentaires : "Tu dis ça parce que t'es en colère. En réalité, ta propre jeunesse est morte et tu jalouses la leur qui vit, qui vibre et qui a les abdominaux plats, la peau lisse et même élastique, selon Alain Chiffre, le jeunologue surdoué au Nouvel Observateur". 

Et bien ça, c'est faux et je m'insurge. J'affirme que je haïssais plus encore la jeunesse quand j'étais jeune moi-même. J'ai plus vomi la période yé-yé analphabète de mes 20 ans que je ne conchie vos années lamentables de rock abâtardi. La jeunesse, toutes les jeunesses, sont le temps kafkaïens où la larve humiliée, couchée sur le dos, n'a pas plus de raisons de ramener sa fraise que de chances de se remettre toute seule sur ses pattes. 

L'Humanité est un cafard. La jeunesse est son vers blanc. 

Autant que la vôtre, je renie la mienne depuis que je l'ai vue s'échouer dans la bouffonnerie soixante-huitarde ou de crapoteux universitaires grisonnants, au péril de leur prostate, grimpait sur des estrades à théâtreux pour singer les pitreries maoïstes de leurs élèves, dont les plus impétueux sont maintenant chef de choucroute à Carrefour. 

Mais vous, jeunes frais du jour, qui ne rêvez plus que de fric, de carrière et de retraite anticipée, reconnaissez au moins à ces pisseux d'hier le mérite d'avoir eu la générosité de croire à des lendemains "che guevaresques" sur d'irrésistibles chevaux sauvages. 

Quant à ces féroces soldats, je le dis, c'est pas pour cafter, mais il font rien qu'à mugir dans nos campagnes. 

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