Desproges envoie une lettre de rupture à Dieu. Il ne supporte plus sa présence étouffante. Il commence sa lettre par ces quelques mots : "En amour, on est toujours deux, un qui s'emmerde et un qui est malheureux"...

Pierre Desproges
Pierre Desproges © Getty / Louis Monier - Gamma-Rapho

Je viens de rompre avec Dieu.
Je ne l'aime plus.
En amour, on est toujours deux. Un qui s'emmerde et un qui est malheureux.
Depuis quelque temps, Dieu me semblait malheureux.
Alors j'ai rompu.
Je ne sais plus qui a dit : "En amour, on est toujours deux, un qui s'emmerde, et un qui est malheureux". Je ne sais plus si c'est Lucien Guitry ou Sacha Distel. Je sais que c'est un coureur cycliste, mais je ne sais plus lequel.
Bon. Bref, j'ai rompu.
Lent et sournois, le feu de la rupture couvait depuis longtemps entre Dieu et moi. J'ai tout fait pour l'étouffer.
Mais j'étouffais.
Je sentais sans cesse la présence étouffante de Dieu, au-dessus de moi. Comme un vieux paparazzi collaborateur à "Je suis partout", il était perpétuellement là à m'observer, surgissant dans ma vie à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit.
"Toc Toc. - C'est le laitier ? - Non, c'est Dieu." 

Allais-je tolérer plus longtemps de Dieu ce que je supportais si mal du KGB ? 

Et puis, je m'entendais pas très bien avec sa famille. Je trouvais surtout que le fils avait mauvais genre.
Je ne pense pas être bégueule, mais ce côté "m'as-tu vu sur ma jolie croix, dans mes pampers absorbants", j'ai toujours pensé que cela avait desservi le prestige de l'Église. Et contribué, pour une large part, à l'abandon de l'habit sacerdotal traditionnel au profit de la soutane rase-bonbon chez les prêtres intégristes bisexuels d'obédience œcuménique.
C'est le printemps.

Moins omniprésent, mais d'une suffisance dans ses envolées surprises, le dernier du trio, le Saint-Esprit, m'horripilait presque autant. Cette façon de vous tomber dessus à l'improviste, en plein gueuleton de Pentecôte chez mon beau-frère, quelle grossièreté !
"Coucou, couroucoucou, hello you happy taxpayers ! L'ai-je bien descendu ?"
De grâce, ma colombe, fous-nous la paix.
J'ai posté hier ma lettre de rupture. Je vous la lis : 

"Paris, le...
PD / PD (j'étais tout seul)

Cher Dieu,
Ne m'attends pas dimanche. Je ne viendrai pas. Je ne viendrai plus jamais le dimanche. Ni les autres jours, ni les autres nuits.
Dieu, mon grand, mon très grand, mon très haut, je ne t'aime plus.
Ce qu'il m'en coûte de te faire cet aveu, toi seul le sais. Mais tu dois bien admettre que nous ne pouvons plus continuer ainsi à nous faire du mal, toi m'espérant en vain, et moi n'y croyant plus. 

Je sais, j'ai tous les torts. Depuis le début de notre liaison, je t'ai trompé cent fois en cent lieux de bassesse peuplés de salopes en cuir et d'intorchables marins rouges qui me collaient à leur sueur en salissant ton nom.
À la source du mal, j'ai bu des alcools effroyables et aspiré à gueule ouverte les volutes interdites des paradis où tu n'es pas.
Mon Dieu, mon Dieu. 

Tu te souviens de ce soir de mai brûlant où nous regardions ensemble un soleil angevin mourir doucement sur la Loire. J'étais bouleversé par tant de beauté tranquille, et toi, tu m'as cru plus près de toi, mon Dieu, plus près de toi que jamais, alors même que, dévoré par un désir éperdu de mort païenne, je jouissais gravement dans les bras mêmes du diable. 

Dieu, tout est fini entre nous.
Pourtant, je t'ai aimé. Dès le premier jour.
Rappelle toi. Je n'avais pas treize ans. C'était dans ta maison. Il y avait de l'or trouble aux vitraux, et cette musique de fer profonde, et la magie de ce parfum d'Orient qui n'appartient qu'à toi. Je me suis agenouillé. Tu es venu, mon Dieu. Je t'ai reçu tout entier. Dieu fond dans la bouche, pas dans la main. Tu es entré en moi et j'ai pleuré.
Ce sont des choses qui marquent une vie. Elles sont ineffaçables. 

Mais, aujourd'hui, mon Dieu, je ne t'aime plus. Je t'en prie, oublie-moi. Je suis grain de sable, et d'autres hommes t'aimeront que tu sauras aimer aux quatre coins du monde, de Beyrouth à Moscou et de Gdansk à Santiago. 

Ah ! Dieu. Pardonne-moi mes offenses, mais laisse-moi succomber à la tentation, donne-moi aujourd'hui mon péché quotidien, et délivre-moi du bien. Ainsi soit-il. 

Veuillez croire, moi pas."
Pierre

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