Pierre Desproges a reçu du courrier et ça l'a inspiré

Pierre Desproges
Pierre Desproges © Getty

Je taperais bien un petit coup sur les jeunes, d'abord parce que je les hais vraiment en dehors des aristocrates libertaires qui pensent plus que le SMIC. 

Ensuite, parce que je sais qu'ils forment la majorité des gens qui s'abaisse à écouter ces chroniques. Enfin, parce qu'ils ont été nombreux à m'écrire ces jours ci pour me traiter de vieux con, si tant est qu'on puisse appeler écrire n'importe quelle tentative de représentation d'une ébauche de pensée par le biais de symboles graphiques et incohérents, couchés dans le désordre, au mépris total de la grammaire, de la syntaxe, de l'orthographe et du souvenir de mon aïeule Germaine Philippin, institutrice de l'époque missionnaire qu'une cédille oubliée décourageait aux larmes. 

Les jeunes ne sont que ce que les vieux cons en font et vous manquez vraiment de tolérance.

Me dit un jeune auditeur nîmois avec un certain aplomb. Et 2 s à tolérance. Il est de fait que les vieux cons, comme vous dites, sont d'anciens jeunes cons restés fidèles aux mêmes valeurs sacrées de la condition humaine, qui s'accommode aussi bien de la banane sur l'oeil à 18 ans que de la casquette Ricard à 50. Mais au moins, la connerie humaine de toujours a-t-elle parfois le mérite de la générosité. Le kamikaze, le chrétien qui se flagelle, l'humaniste qui vote à gauche le font rarement par intérêt, alors qu'il se dessine de façon tangible dans votre génération qui monte, mon camarade, une espèce d'ambition glacée d'arrivé par le fric et un mépris cynique de tous les idéaux assez peu compatibles avec l'idée qu'on se fait de la jeunesse éternelle, génératrice de fougues irréfléchies et de colères gratuites. 

Très symptomatique de cette espèce de cynisme puceaux qui semble avoir eu raison des salubres révoltes pubertaires de naguère. Cette autre lettre d'un jeune Parisien de 19 ans qui saura sans peine conserver la tête froide, tant est glacée son ambition. 

Cher Pierre Desproges, je voudrais savoir pourquoi tu fais ce métier de faire rire les gens. Je voudrais faire pareil. Je sais que ça gagne pas mal. Mes copains disent que je suis très marrant et avec de l'humour. Je crois que c'est vrai et physiquement, je ressemble beaucoup à Fernand Raynaud. C'est pourquoi je voudrais investir dans le rire. Voici un sketch que j'ai composé. Quelle est la marche à suivre pour le faire publier? Et bravo pour ta rubrique ordinaire. Je joins un timbre à l'enveloppe pour la réponse signée Jean-Pierre Le Marnec. 

Post Scriptum. C'est mon vrai nom. Je suis d'origine bretonne. 

Cher Jean-Pierre Le Marnec, je voudrais d'abord vous remercier pour le timbre. 

Je le garde à titre de dommages et intérêts. Je considère en effet la lecture de votre sketch à laquelle vous m'avez contraint comme une véritable agression contre l'humour et le bon goût français. Sans vouloir vous offenser, il me semble notamment que l'idée de mettre en scène un adjudant a déjà été utilisée par Ouvrard. Je pense que c'était en 1911. Vous situez l'action dans une caserne. Je crains que ce ne soit pas nouveau non plus. Pardonnez moi enfin d'avoir très peu ri à la chute du sketch, quand le militaire tombe sur une peau de banane. 

Puisque vous me faites l'honneur de me demander conseil, je vous suggérerais d'essayer de vous hisser au rire du deuxième degré. Ça se vend très bien sur le marché dans la conjoncture actuelle. Un militaire qui tombe sur une peau de banane dans une caserne, c'est du premier degré. Le second degré, ce pourrait être une banane qui tombe sur une peau de militaires dans un charnier, par exemple. Cela vous eût valu, à mon sens, un rire plus 'mode', si vous voyez ce que je veux dire, ce dont je doute. 

Vous argumentez d'un certain air de famille entre vous même et Fernand Raynaud pour justifier vos ambitions d'humoriste patenté. Peut être auriez vous plutôt intérêt à masquer cette ressemblance en utilisant, par exemple, un pot de chambre plus grand que celui dont vous êtes affublé sur la photographie que vous m'avez généreusement dédicacé. Heinrich Himmler avait beau ressembler trait pour trait aux pétomane, il déclenchait peu d'hilarité à Auschwitz. Pourtant, les Juifs ont de l'humour. C'est eux qui le disent. 

A ce propos, j'apprécie que vous soyez d'origine bretonne, comme Théodore Botrel, ou Jean-Marie Le Pen ou Bécassine. Ce sont de sérieux atouts dans la course au hit parade de la rigolade. En ce qui concerne la marche à suivre pour faire publier vos sketchs, je vous suggérerais de les envoyer directement à Woody Allen, qui ne manquera pas de les jouer lui même sur la scène du Carnegie Hall dès la rentrée prochaine. 

Enfin, vous me demandez pourquoi j'ai investi dans le rire. C'est pour ces mêmes raisons qui vous pousse à essayer d'en faire autant. J'ai investi dans le rire pour le pognon, pour nourrir ma famille. Selon Bergson, qui a oublié d'être con, sinon, il ne serait pas avant Berlioz dans le Larousse. 

Le rire n'est qu'une manifestation de gaieté, caractérisée par la contraction des muscles zygomatiques et l'émission conjointe de sons rapidement égrenés. 

Mais le philosophe, malgré une recherche poussée des causes et des effets du rire, en a malheureusement oublié la plus noble conquête : le pognon. En effet, le rire n'est jamais gratuit. L'homme donne à pleurer, mais il prête à rire. Un homme qui sait faire rire pour peu qu'il soit généreux, qu'il aime son public peut gagner du pognon. Aimer son public, ne pas le mépriser, l'élever à soi, ne jamais s'abaisser à lui, le faire rire, oui, mais pas à n'importe quel prix. 

Pas à moins de deux mille francs hors taxes le calembour. C'est la clé de la réussite pour le rigolo. 

Veuillez agréer, cher Jean-Pierre Le Marnec, l'assurance de mes sentiments con-fraternels. 

P.S. Lors d'une prochaine lettre, soyez gentils d'éviter de me tutoyer. C'est une familiarité que je réserve aux gens avec qui j'entretiens des rapports sexuels. Merci. 

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  • KING GIZZARDStraws in the wind (radio edit)2020
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