Pierre Desproges, très en colère contre un critique de cinéma

Un critique de films dont je tairai le nom afin qu'il n'émerge point du légitime anonymat ou le maintient son indigence, écrivait dans un hebdomadaire dans lequel, de crainte qu'il n'y pourrisse, je n'enfermerai pas mes harengs. 

Un critique de film disais-je donc avant de m'ensabler dans les méandres sournois de mes aigreurs égarées entre deux virgules si éloignées du début de ma phrase que voilà-t-y pas que je sais plus de quoi que je cause. 

Un critique de film écrivait récemment à propos, je crois, d'une comédie de Claude Zidi, deux Point ouvrez les guillemets, "avec des pincettes". 

C'est un film qui n'a pas d'autre prétention que celle de nous faire rire. 

Je dis merci, merci à toi, incontinent crétin justement ignoré. Merci d'avoir fait sous toi, permettant ainsi à l'humble chroniqueur radiophonique quotidien de trouver matière, et je pèse mes mots, à entretenir sa verve misanthropique, que les yeux tendres des enfants et la douceur de vivre en ce pays sans barreaux aux fenêtres des dictateurs en fuite font encore trop souvent chanceler. C'est la verve qui chancèle. Soyez attentif quand même. 

Merci sinistrissime ruminant pour l'irréel perfection de ta bouse étalée comme un engrais prometteur sur le pré clairsemé de mon inspiration vacillante où je cherchais en vain, ce soir, les trèfle à quatre griffes de ma haine ordinaire qui s'épanouit jour après jour au vent mauvais qui l'éparpille sur 1.852 mètres grandes ondes avant la publicité pour le GAN et l'UAP et le journal de Patrice Bertin, mais pour écouter dans les tunnels, essayez la FM. 

Relisons ensemble cette sentence digne de figurer au fronton du mausolée à la gloire du connard méconnu mort pour la France. 

C'est un film qui n'a pas d'autre prétention que celle de nous faire rire. 

D'abord, je passerai sur l'écrasante fadeur du lieu commun. On a justement mis le doigt récemment sur l'immense ennui distillé à longueur de discours par la fameuse langue de bois des politichiens et des politicons, mais tirez donc celle de certains, - celle, la langue - mais tirez donc celle de certains journalistes, et vous verrez qu'elle est chargée. On se perd en conjectures sur les causes de l'accident et on murmure dans les milieux généralement bien informés qu'on laisse entendre de source sûre, mais devant l'amas de tôle froissée et de poutres calcinées, l'innocente victime ne fait que répéter cette info, c'est affreux et gageons que cette soirée n'engendrera pas la mélancolie. Nous y revoilà. 

Je sens qu'ils vont bien dormir au Sommet de la Francophonie, si c'est comme ça. 

Ce qui, sans génie je vous l'accorde, me fait bouillir, c'est qu'un cuistre ose rabaisser l'art, que dis je, l'art, l'artisanat du rire au rang d'une pâlotte besognette pour façonneur léthargiques de cocottes en papier. 

Attention, qu'on me comprenne, je ne plaide pas pour ma chapelle. D'ailleurs, je ne cherche pas à vous faire rire, mais seulement à nourrir ma famille en abordant ici chaque jour un grand problème d'actualité. Ceci est une chronique qui n'a pas d'autre prétention que celle de me faire manger, d'accord. 

Mais toi, qui es tu, Zéro Flappy, pour te permettre de penser que le labeur du clown se fait sans la sueur de l'homme. Qui t'autorise à croire que l'humoriste est sans orgueil. Mais elle est immense, mon cher, la prétention de faire rire un film, un livre, une pièce, un dessin qui cherche à donner de la joie. À vendre de la joie. Faut pas déconner non plus. Ça se prépare, ça se découpe, ça se polit, une oeuvre pour de rire, ça se tourne comme un fauteuil d'ébéniste ou comme un compliment, je ne sais pas si tu vois ce que je veux dire avec ce trou béant dans ta boîte crânienne. 

Molière qui fait toujours rire le troisième âge, a transpiré à en mourir. Chaplin a sué. Guitry s'est défoncé. Woody Allen et Mel Brooks se sont fatigués, souvent pour avoir eu 20 heures par jour, la prétention de nous faire rire. 

Claude Zidi s'emmerde et parfois se décourage et s'épuise et continue. Et c'est souvent terrible, car il arrive que ces films ne fassent rire que lui et deux charlots de surcroît. 

Mais tu ne m'oteras pas de l'idée qu'il faut plus d'ambition, d'idées et de travail pour accoucher des ripoux que pour avorter des films fétus à la Duras et autres déliquescence placentaire où le cinéphile lacanien rejoint l'handicapé mental dans un même élan d'idolâtrie pour tout ce qui ressemble de près ou de loin à de la merde

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