(Re)découvrez les chroniques de Pierre Desproges

Pierre Desproges
Pierre Desproges © Getty

Ma chronique d'aujourd'hui est en réalité une lettre ouverte à M. Delbouisse, directeur général des télécommunications d'Ile de France, en réponse à la lettre fermée qu'il m'a adressée à mon domicile le 27 février dernier. 

Mon cher Delbouisse. J'ai bien reçu ta lettre. J'espère que tu ne m'en veux pas de ce tutoiement, mais je dis tu à tous ceux que j'aime. Et justement, tu commences à me plaire. 

Si j'ai attendu aujourd'hui pour te répondre, c'est que je ne voulais pas perturber la campagne électorale, dont la sérénité en avait déjà pris plein la gueule, en dénonçant sur la place publique les jeux idiots auxquels se livrent les grands patrons des PTT pendant les heures de bureau. Je rappelle l'essentiel de ta lettre, dont je me suis autorisé à virer les adverbes superflus et les bizarreries syntaxiques qu'on t'a apprises à l'ENA pour faire joli dans les discours abscons. 

"Monsieur,

Par suite d'un incident qui a affecté le dispositif de modulation horaire des tarifs du commutateur téléphonique sur lequel votre ligne est raccordée, les communications interurbaines établies durant la journée du 1er janvier 1986 ont été taxées selon le tarif applicable aux jours ouvrables. Je vous demande de bien vouloir nous communiquer une estimation de la durée des communications interurbaines établies ce jour-là à partir de votre ligne afin que les rectifications nécessaires soient apportées à votre compte. 

Vous voudrez bien communiquer avec votre estimation de la durée, l'heure et le numéro d'appel des communications qui ont été établies. 

En vous priant de bien vouloir accepter mes regrets, gnagnagna. 

L'inspecteur général, directeur des télécommunications d'Ile de France A. Delbouisse."

Mon cher Delbouisse, je rends hommage à ta scrupuleuse honnêteté. Hélas. Le 1er janvier dernier, comme tout fêtard de base heureux d'avoir progressé d'une révolution de plus autour du soleil, j'étais complètement bourré. 

J'étais pété comme un serre-joint pour parler comme ton collègue de la Lyonnaise des Eaux. Comment veux tu, dans ces conditions, que deux mois plus tard, je me souvienne encore des coups de fil que j'ai donné ce jour de l'an là ? Même non bourré, il est exceptionnel que je pointe sur un carnet l'heure et la durée des bons vœux que j'adresse téléphoniquement à ma tatie Josette qui se recroqueville présentement dans l'arthrite et dans le Poitou. Une femme admirable au demeurant, dont je suis l'unique réconfort et l'unique héritier, et qui comprendrait mal que je la chronomètrasse chaque fois que je l'appelle dans le seul but de réparer, cher Delbouisse, tes conneries de lendemain de réveillon. 

Ce que je suggère, c'est que nous oublions, toi et moi, les trois francs six sous que tu me dois et que tu dois à quelques dizaines de milliers d'autres abonnés qui, comme moi, allons dans la fente réservée à cet usage, comme tu dis si joliment dans ton patois PTTique. 

En revanche, afin d'éviter que ne se renouvelle ce genre d'incident qui pourrait te valoir auprès des méchantes gens une injuste réputation de faux cul indigne d'un marchand de vrais jetons, je te propose, mon cher Delbouisse, de venir passer le prochain réveillon à la maison. 

N'oublie pas ton chronomètre, ton carnet et ton petit crayon. Si tu as des copines, n'hésite pas à les amener. Pendant que tu cocheras mes appels, je tâcherai de leur apprendre le coup de la brouette japonaise avec double axel en PCV, sans affecter le dispositif de modulation horaire des tarifs du commutateur élastique sur lequel est raccordé leur porte-jarretelles interurbain. 

Accessoirement, chers auditeurs, n'hésitez pas à me faire part des tracasseries kafkaïennes et autres mesquineries Courtelino-ubuesques dont vous seriez les victimes. Dénoncez-moi les hauts et les bas fonctionnaires qui vous escagassent les neurones ou vous boursouflent les surrénales du haut de leur incompétence en blouse grise. 

Je saurais mettre ma haine au service de la vôtre pour défendre, s'il le fallait, la veuve contre l'orphelin. Vous pouvez compter sur moi. Je le ferai sans élégance ni mansuétude avec ce manque de courtoisie dans le ton et cette trivialité dans le verbe qui sont indispensables à la crédibilité de l'insulte.

Programmation musicale
  • Rodolphe BurgerLe chant des pistes2020
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