La nostalgie, c'est comme les coups de soleil. Ça fait pas mal pendant. Ça fait mal le soir.

Pierre Desproges, 1986
Pierre Desproges, 1986 © Getty / Frédéric Reglain / Gamma-Rapho

J'ai attrapé un gros coup de nostalgie vespérale après m'être promené l'autre jour dans la rue Saint-Marc, derrière les grands boulevards. C'est une petite rue perpendiculaire à la rue de Richelieu, tout près d'un immeuble m'as-tu-vu où siégeait naguère un journal du matin qui avait un nom de l'aube, et où j'ai appris à raconter des choses en barattant des mots sur du papier. 

Le journal du matin a été phagocyté depuis par un célèbre épurateur d'opinions. Il reste la façade et les murs derrière lesquels s'agitent désormais des assureurs lustrés et des enfoirés de banque. Et rien, plus rien de la volaille de plume et de flash qui y menait grands bruissements et picaresques éclats et qui s'est égaillée depuis au hasard des excroissances de Médiapolis.

L'imprimerie du journal s'ouvrait par un grand porche noir qui repoussait dans cette rue Saint-Marc ses effluves chargés de l'air lourd des machines et de la sueur des hommes qui sentaient l'encre et le papier chaud.

A la tombée de chacune des trois éditions de la nuit, c'était la ruée des journalistes et des ouvriers du marbre sur les trois bistrots qui ne fermaient jamais, car

les gens de presse d'alors faisaient les trois huit : huit au lit, huit au turf et huit à boire. Les journalistes boivent beaucoup. 

C'est une constante de leur métier qu'ils partagent avec les chômeurs et les militaires qui, eux aussi, distillent le plus clair de leur temps à rentrer les épaules dans l'attente angoissée de ce qui va leur tomber sur la gueule.

Un triste jour et pour de bon, la rue Saint-Marc a bouclé la dernière édition de ses éclats de nuit. Alors, comme le pique-boeuf s'enfuit du cuir du buffle mort, l'Auvergnat de bistrot, sentant venir la fin prochaine du quartier comateux, replie son grand tablier bleu. Il met son tonneau de bordeaux supérieur sur son dos, et s'envole en pleurant sur les copains d'ivresse vers des lendemains plus clinquants dans des snack-beurk américains où l'on n'est pas tenu, pour qu'on vous serve à boire, de dire bonjour en s'offusquant du retour des frimas.

Par miracle, merci mon Dieu, vous méritez la une, l'un des trois troquets de la rue Saint-Marc a survécu. Celui où nous traînions le moins, parce qu'il était, à vingt mètres près, le plus loin des trois, je veux dire le plus reculé par rapport à cette impalpable mais très précise frontière qui marque aussi bien le territoire du loup que le bout de quartier des hommes.

Comme l'autre en sa galère, qu'allais-je faire dans cet antre enfumé tout agité de travailleurs éclectiques et de matamores de la fripe échappés du Sentier ?

Je n'avais même pas soif. Je revenais de quelque rendez-vous affairé, et ce n'était même pas mon chemin pour aller aux taxis. J'avais mille soucis grandioses en tête qui m'abritaient de l'écume des jours anciens et des souvenirs des copains d'enquêtes et filatures en tous genres.

Pourquoi a-t-il fallu, comme un vieux con de cheval qui retourne au picotin, que je poussasse la porte à battants pour aller réclamer un demi et me poser sur un tabouret de bar auprès d'un vieux cassé sur un ballon d'Alsace ?

C'était un ancien photographe pigiste qui n'avait pas eu la force d'émigrer avec le gros du troupeau. Parce qu'il était déjà trop usé au moment de la fermeture du journal. Au fur et à mesure qu'on avait démoli les deux autres bistrots pour en faire une boutique putassière d'herbes sèches à la Zaraï et un atelier de tissage pour baba-cool exténué, 

on l'avait repoussé dehors, en même temps que les gravats, jusqu'à ce qu'il tombât du caniveau dans la débauche obscure des petits naufragés éthyliques. 

Il m'a gratifié d'un hochement de tête amical appuyé d'un sourire fatigué mais entendu, qui voulait dire qu'il n'avait pas oublié toutes ces choses de nos petites vies frétillantes de ce temps-là. Et puis il s'est péniblement repoussé du bar en s'appuyant des deux mains et il a tapoté gentiment l'étui du Rolleiflex qui lui pendait au cou, en m'honorant d'un coup d'oeil complice. 

Ensuite, il a dit : "René, tu nous remets ça"
Et j'ai dit : "Non, non, c'est moi", comme l'exige le protocole.
Et il a dit : "Qu'est-ce que tu deviens ?"
et j'ai dit que je devenais tour à tour papa, presbyte et plutôt bien dans mes chaussures.
"Et toi, toujours dans la photo ?

Il a exhalé un soupir bizarre, comme un sanglot pas fini. Il a posé son verre. Il a brandi le Rollei vers moi d'une main et appuyé de l'autre sur le poussoir de l'étui. Il était vide.

Le soir même, il y avait une petite fête à la maison où l'on a ri de bon goût en avançant des idées positives au-dessus d'un confit pas trop ferme. Ce fut fort gai. C'est seulement à l'heure de nuit où j'ai tiré la porte après le départ du dernier convive, quand je me suis retrouvé seul dans le séjour enfumé, un petit peu ivre et raisonnablement fatigué, que l'imprécise bouffée d'un chagrin léger m'est remontée aux yeux, agaçante et fugace comme ces envies d'éternuer qui restent en suspens.

La nostalgie, Simone, la nostalgie...

Quant à ces féroces soldats, je le dis, c'est pas pour cafter, mais y font rien qu'à mugir dans nos campagnes.

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