Voici une rubrique de radio quotidienne assez méchante qui s'appelle Les chroniques de la haine ordinaire

Pierre Desproge
Pierre Desproge © Getty

Il y a misère et misère. 

Il y a la misère éclatante qu'on nous trompette avec fracas qui s'étale à nos unes et s'agrippe à nos remords, qu'on nous sert dans la soupe et qui nous éclabousse. C'est la faim fiévreuse des agonisants sur le sable et les maladies rongeuses, la lèpre avec moignons sur rue et le crabe invaincu, le crabe aux pinces noires à nous manger le ventre. Et les génocides un peu trop loin pour qui, si l'on soupire. Mais les génocides, bien sûr. Et la pauvreté des villes aux usines fermées. Et les enfants d'Orient moins haut que leurs fusils qu'on fait trotter au front. 

Et puis, il y a la misère de série B qui ne vaut pas le détour. D'ailleurs, on ne la voit même pas. C'est la détresse bien mise de la vieille fille au cul déshérité, n'ayant su que s'asseoir, c'est la panique extatique du vieillard rhumatisant qui ne sait plus s'extraire de son taxi tout seul. C'est la misère des petites annonces. Pas forcément des petites annonces du cœur, du sexe ou de l'âme. Voyez celle ci qui m'est tombée sous l'œil par hasard dans la rubrique "Divers, vente" d'une revue spécialisée dans les métiers du spectacle : 

A vendre mannequin, ventriloquie, système américain invisible, garçonnet de 6 ans. Vrais cheveux, smoking bleu nuit. Vernis noirs. Matériel de professionnel. Prix 12.000 francs. Vendu avec Corbeau très comique, 85 cm. Prix mille francs. 

Suivait bien sûr un nom et un numéro de téléphone. 

La ventriloquie avec marionette est une attraction qui prolongea pendant quelques années à la télévision l'engouement qu'elle avait suscité au temps du cinéma des familles où elle avait tout loisir de s'exprimer entre les esquimaux et le documentaire. A deux pingouins prêts, bien peu de ces phénomènes connurent un véritable vedettariat. Les plus doués ou les plus chanceux survivent encore dans les cabarets emplumés, où le personnel zélé profite du peu d'intérêt qu'ils suscitent pour renouveler les consommations pendant que les girls changent de cache sexe. Généralement, l'humour suranné de ces fantaisistes hipogastrique met en boîte des chanteurs morts avant Pétain ou un ministre de la Quatrième République qui aurait fait un bon mot au moment des conflits sociaux de 1947, ou bien encore, exhumant de leurs mémoires en chômage des velléités de satire contre la guerre des sexes, raniment-il soudain l'anachronique conflit entre le gendre et la belle mère. Le tout, servi avec une voix de canard meurtri insultante aux portes qui grincent, à des publics texans ou nippons accourus en ces lieux pour voir bouger des cul pailletés. 

Alors un soir, ou bien plutôt à l'aube, en sortant du Paris Folies par la porte de derrière, pour que les belles dames et les messieurs bien mis ne voient pas les marques pelées de sa misère sur son manteau de drap, le ventriloque se dit qu'il en a marre. 

Il ouvre sa voiture gamelle pour rentrer à St Denis. A la place du mort, il dépose avec douceur le pantin rigolard qui s'appelle Philémon, quelquefois Roudoudou. Ce soir, il oublie de lui attacher sa ceinture, mais il lui demande comme ça, par réflexe. Et puis d'ailleurs, il n'a personne d'autre à qui parler. Et toi, Philémon, t'en a pas marre de faire le con tous les soirs de la vie pour ces gens qui s'en foutent ? Le ventriloque et son pantin n'iront plus au Paris Folies. Le ventriloque ira vivre chez son fils Aramis, qui a réussi dans les affaires. Il habitera dans le petit pavillon au fond du parc à Saint-Rémy-de-Chevreuse. 

L'été, il soignera les roses et gardera les meubles de style et les grands crus classés. Quand les enfants seront aux îles. L'hiver, il attendra l'été. Et comme il a sa dignité. Il va vendre le pantin Philémon pour pouvoir s'acheter du mazout. 

Alors, le ventriloque prend dans ses bras le pantin Philémon, qui est son enfant. C'est lui qui l'a fait. C'est lui qui lui a collé les vrais cheveux. Un à un. C'est lui qui lui a cousu le smoking bleu nuit et le système américain invisible. Il l'allonge doucement sur la table à repasser avec une brosse à dents, la même depuis 35 ans, monsieur, il fait briller une dernière fois les vernis noir. Et puis, avec toujours la même délicatesse, il couche le pantin Philémon à côté du corbeau très comique de 85 cm dans la mallette satinés qui leur servait jadis pendant les tournées des cinémas de campagne. Il ferme lentement le couvercle qui claque à peine dans un chuintement ouaté. C'est comme un bruit définitif de cercueil élégant. Et le ventriloques se lève, il se sent vieux. Il téléphone aux petites annonces avec une voix de canard.

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