Pierre Desproges rend hommage à Pierre Doris, "le premier en France à avoir oser expectorer en public les miasmes hilarants de l'humour le plus noir". Il est fier aussi d'avoir deux points communs avec lui : leurs initiales P.D. et leurs collections de cochons en tout genre !

Pierre Desproges
Pierre Desproges © AFP / Isabelle Alexandre

Dans une chronique qui se veut haineuse dès son intitulé, il était fatal que je rendisse un jour ou l'autre hommage à Pierre Doris, à qui nous devons d'avoir été le premier en France à oser expectorer en public les miasmes hilarants de l'humour le plus noir, à une époque où les quelques pitres notoires qui s'en nourrissent aujourd'hui tétaient encore le fiel dans les petits pots Blédina. 

Je ne suis pas peu fier d'avoir deux points communs avec Pierre Doris.
D'abord, ces initiales infamantes qui ont fait pouffer autour de nous des générations d'imbéciles, depuis la maternelle jusqu'à la semaine dernière, en passant par le service militaire et les banquets de familles. 

Et puis nous collectionnons l'un et l'autre toutes les formes possibles de représentation du cochon. Nous avons dans nos vitrines des cochons de bois, des cochons de marbre ou de porcelaine, des cochons faits main ou usinés, inertes ou animés, anciens ou contemporains, parfois en provenance des antipodes où les plus attentifs de nos amis, les dénichent à prix d'or dans des marchés aux puces zoulous ou swazilandais. 

Il faut noter au passage que le cochon est un animal fort attachant. Il offre de nombreux points communs de comparaison avec un autre mammifère immonde et sans poils passé expert en l'art de semer sa merde et de se vautrer dedans, et que nous appellerons Momo Sapiens en hommage à Maurice Chevalier qui a beaucoup fait pour l'amitié franco-allemande à une époque où le général de Gaulle lui-même n'y avait pas encore pensé. 

Cependant, de nombreuses différences morphologiques ou de comportements permettent au plus demeuré des tueurs des halles de discerner au premier coup d'œil un cochon de base d'un employé aux écritures moyen.
Le cochon marche le plus souvent à quatre pattes, en grognant des borborygmes vulgaires et incompréhensibles.
L'employé aux écritures, lui, ne se conduit ainsi qu'en période de rut extrême, pour marquer son attachement à la pétasse zoophile de son choix. Par ailleurs, quand l'employé aux écritures patauge dans la gadoue, c'est souvent pour le plaisir, alors que le cochon ne s'y résout que contraint et forcé par l'employé aux fourches et fumier qui n'est autre que le sosie rural de l'employé aux écritures. 

Enfin, le cochon renâcle aux portes de l'abattoir, alors que l'employé aux écritures ou aux fourches monte à Verdun en chantant, ce qui prouve une fois de plus la supériorité absolue de l'espèce humaine dans le règne animal. 

En Extrême-Orient, les gens mangent du chien et ils appellent leurs cochons Kiki. En Occident, c'est le contraire, ce qui prouve une fois de plus la supériorité absolue des Occidentaux, dans le règne animal également. Les musulmans ne mangent pas de cochon. "Ils ne savent pas ce qu'ils perdent", me faisait remarquer l'autre jour sur le marché de Chatou un adorable charcutier barbu qui m'a redonné goût à la vie grâce à son travers de porc qu'il vend cru, pour le barbecue, après l'avoir fait mariner une longue nuit dans un mélange d'huile d'olive et de vin de Bordeaux relevés de thym, de sauge et de laurier... C'est presque aussi bon qu'une bavette de vache sacrée aux échalotes. 

Pierre Doris n'est plus un tout jeune homme.
Pourtant il continue, entre deux théâtres et deux télévisions où sa présence parfois peut nous faire oublier Raimu, à polluer de sa verve massacrante et anglo-rabelaisienne les rares vrais vieux cabarets qui subsistent encore en Europe francophone après l'invasion des cucultureux soixante-huitards. 

Quand j'étais étudiant, je me rappelle que je claquais tout mon argent de poche à entraîner nuitamment des connasses lettrées à l'Échelle de Jacob, au Port du Salut ou à la Galerie 55 pour aller me subjuguer les neurones à sarcasmes sous l'éclat ravageur des horreurs salubres que Pierre Doris rugissait en rafales au-dessus de nos Coca-rhum. Quand le rideau retombait sur cet homme d'élite, il était souvent trop tard pour que la conne lettrée pût encore décemment tomber la culotte sans se faire engueuler par sa mère, mais qu'importait, j'avais pris mon pied dans ma tête. 

Je me rappelle que souvent, près de la sortie, sur un tabouret de bar, on pouvait voir Madame Doris, une femme très douce et très charmante qui attendait son bonhomme en lui tricotant des pull-overs pendant qu'il l'a traitait plus bas que fosse septique sur scène. Ils repartaient alors bras dessus bras dessous dans la nuit, et c'était très joli. 

Un jour, Pierre Doris est parti au Kenya pour chasser le gorille. Il adore le gorille Melba à la crème de coco.
Je l'ai croisé quelques semaines plus tard sur les Champs-Elysées, il avait l'air tellement abattu que j'ai cru un instant qu'il avait maigri :

  • "Mon Dieu, Pierre, lui dis-je, comme vous avez l'air sombre !
  • Oh, m'en parlez pas mon pauv' vieux. Je rentre du Kenya. Ma vie est foutue. Je suis un homme fini.
  • Allons, secouez-vous, qu'est-ce qui se passe ? Ce n'était pas bien le Kenya ?                   
  • Oh si c'était bien, mais ma vie est foutue. Je suis un homme fini.                  
  • Enfin, vous n'avez pas trouvé de gorille ?                  
  • Si, si. Mais ma vie est foutue.                  
  • Enfin, comment ? Qu'est-ce qui s'est passé ?                  
  • J'ai rencontré un gorille, un énorme mâle. Superbe. Je tombe nez à nez avec lui, sous un ficus sirupeux géant. J'épaule. Je tire. Je le rate. Ma vie est foutue.                  
  • Reprenez-vous mon vieux. C'est pas grave. Il ne vous a pas blessé au moins ?                  
  • Non, il ne m'a pas blessé. Il s'est jeté sur moi et il m'a arraché mon fusil. Il l'a cassé en deux sur ses genoux. Ma vie est foutue.                  
  • Comment, tout ça pour un fusil ? Écoutez, il n'y a vraiment pas de quoi tomber en déprime.
  • Mais c'est pas ça. Vous n'y êtes pas du tout. Après, qu'il eut brisé mon fusil, il m'a... il m'a enlacé. Il m'a retourné, et il m'a...                    
  • Non !                    
  • Si, si. Ma vie est foutue, vous dis-je.                  
  • Oui, bon, évidemment, c'est fâcheux. Mais cette... étreinte n'a rien d'infamant pour vous. C'est un... un accident de chasse, c'est tout. Un accident de chasse original, mais vous savez, Diane de Poitiers a vu pire le jour où elle a croisé Bambi dans le parc de Chambord...                  
  • Oui, mais ça, c'est une légende. Le gorille et moi, c'est la réalité. Vous comprenez, ma vie est foutue. Comprenez-moi. Lui, il a sa vie là bas, moi, j'ai mes occupations à Paris. Ma vie est foutue..

C'est une histoire vraie. C'est le gorille qui me l'a racontée. 

Pouf, pouf. 

Au nom des 30 millions de Français qui n'en ont rien à foutre du sport et des sportifs, mais que le terrorisme musculaire des 25 autres millions contraint à ingurgiter présentement des tombereaux d'images, de sons et d'écrits consacrés aux gesticulations sudoripares d'une poignée de cadres humains en caleçon... Je remercie vivement les tennismen qui se cassent une patte et les footballeurs qui ont la chiasse.

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