Pierre Desproges nous fait une révélation

Pierre Desproges
Pierre Desproges © Getty

Il fallait que cela fut dit, car on le sait peu, saint Jean l'Évangéliste, vers la fin de sa vie, pesait 92 kilos. 

C'est énorme, mais j'ai toujours aimé les gros saints. Encore que je n'ai nul mépris pour les saints maigres. Sainte-Blandine, qui était pleine d'arêtes au point qu'elle s'avéra  immangeable dans un restaurant du coeur pour lions émigrées, était plutôt bonne fille. C'est sans inquiétude que je lui aurais prêté mon peigne. 

En réalité, j'aime tous les saints, même les saints laïcs, j'en connais un qui prend sur ses heures de sommeil pour aller vendre sa bible hebdomadaire par tous les temps dans une rue bigarrée où je fais mon marché dominical. C'est un homme digne et usé, avec une casquette plate et un Ménilmontant. La droiture aristocratique du militant d'élite est dans ses yeux jaloux de noblesse ouvrière. 

C'est un croisé de Renault de Billancourt. Il a les mains craquelé des fatigué de fond et les ongles oubliés des tortureur d'outils. Souvent, nous bavardons. Dimanche dernier, il m'a fait compliment sur le choix de mes poireaux, j'ai loué la qualité de son écharpe en laine. 

"C'est joli, non, le printemps à Paris" bucoliqua-t-il. 

"Surtout cette année", hasardais-je. 

"Qu'est ce qu'il y a de spécial cette année?" 

"Peut être ne vous a-t-on pas mis au courant, mais depuis le 16 mars, il n'y a plus un seul député communiste à Paris. 

"Et alors ?", Rugit il. 

"Et alors, les femmes et les enfants ont plus peur de sortir tout seul le soir." 

C'est à ce moment précis que, sous la poussée d'un flot de sang rouge, il me traita d'anti-communiste primaire. 

"Je ne vois pas pourquoi m'insurgeais-je serais anti-communistes primaire alors qu'il suffit de lire une seule fois Karl Marx pour devenir aussitôt anticommuniste secondaire." 

"Vous dites ça, mais vous avez lu le Capital, au moins. C'est passionnant", ajouta t il sur un ton aussi sincère qu'un sourire de speakerine. 

"C'est chiant, oui, Dis-je. C'est chiant. Voilà la vérité. Le Capital, c'est comme l'annuaire. On tourne trois pages et on décroche." 

"Ouais, vous préférez peut être lire Minutes?" 

Oui. Non. Enfin, si. Si, mais par souci d'économie, 

Plutôt que de m'acheter tout Sartre avec Minutes, j'ai La nausée et Les mains sales pour 10 balles. 

J'attendis en vain qu'il m'accusa d'anti-facisme primaire. Je le mérite pourtant viscéralement et depuis des lustres, je crois bien avoir été anti-fascistes primaire dès ma sortie du berceau, le jour même où l'on tenta de m'imposer le port du béret plat et les hymnes yukaïda chez les louveteaux. Quant à l'inertie cataleptique dont je fis preuve sous les drapeaux, j'aurais souhaité qu'elle me valut au moins de ta part, camarade, le titre honorifique d'antimilitariste primaire. 

Je dis tout cela à cet honnête homme de base insistant sur la permanence obstinée de primarité dans les domaines les plus variés de l'existence, hormis celui des études, ou s'il est vrai que j'ateigni le secondaire, ce ne fut qu'à mon corps défendant. Alors, le camarade me dit que j'étais anar de droite. Je répliquaient que lui était bourgeois de gauche. 

A bout d'arguments édulcorés du Nord au Sud, il rabaissa soudain le niveau du débat en suggérant que c'est "celui qu'il dit qui y est". Je tentais de rehausser d'un cran en citant le regretté Raymond Aron : 

Qu'on soit de gauche ou de droite. On est hémiplégique. 

Il me ressuscita ses morts de Stalingrad. J'exhibais coup sur coup ma suite polonaise et mon bouclier afghan. Il voulut se payer Franco. Je lui montrer mes tchèques. Mais il faut bien qu'on cohabite sous le bras de la cinquième. Nous sommes allés nous réconcilier au bistrot des Deux Amis. Nous avons fini par trouver une double plateforme d'accord pour un gouvernement gauche/droite :. 

Non au cancer. Oui, à l'os à moelle dans le pot au feu 

Dans le feu de la discussion. Il a renversé son petit rouge dans mon petit noir. On a bien ri 

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