Pierre Desproges aborde un sujet grave

Pierre Desproges
Pierre Desproges © Getty

Chers auditeurs, comme vous avez été fort nombreux à le constater, ces chroniques, sous couvert de rigolade, abordent parfois des sujets graves. 

Votre compréhension à cet égard me touche beaucoup. Je fais bien sûr allusion au volumineux courrier qui m'est parvenu à la suite de l'émission que j'avais consacrée, le 14 mars dernier, aux problèmes angoissants de l'espèce de fil rouge autour des portions de crème de gruyère. Parmi les malheureuses victimes de ce fil diabolique qu'on n'arrive jamais à arracher sans bousiller le fromage, un auditeur de Châteauroux, dans l'Indre, qui a préféré garder l'anonymat pour des raisons de sécurité évidentes, n'hésite pas à accuser directement la marque La Vache qui rit, dont il souligne. Je cite, "que ce n'est pas par hasard si elle arbore un rire sadique sur la boîte." 

Plus loin, ce correspondant propose le rétablissement de la peine d'ouverture des petits Suisses à vie, sans remise de peine. Ça devrait plaire à Chirac. "Assez de laxisme gauchisant," conclut t il. 

Mme Lehanneur de Guillemain de Paris 15ème, qui se déclare, je cite, "désireuse de ramener le débat à de plus justes proportions", remarque que certains fabricants de crème de gruyère proposent désormais sur le marché des portions dont le fil rouge est deux fois plus large que celui utilisé traditionnellement. Ce qui permet, mais là, c'est une opinion qui n'engage que cette dame, ce qui permet, je cite encore, "de sectionner plus régulièrement le papier d'argent et de réduire les risques de son déchirement, à condition de tirer un petit coup sec au début avec le pouce et l'index de la main droite, en tenant la portion de crème de gruyère non decaloté dans la main gauche, le pouce en bas et l'index en haut, en exerçant au centre de la portion une pression ferme mais non appuyée afin de limiter les risques de perforation du papier d'argent au moment délicat de l'étirement du fil rouge précédant la libération de la crème."

Précisons que l'unanimité est loin d'être réalisée au sujet de ce fil rouge plus large. Pour Madame Suzanne de Fourqueu de Noirmoutier. "C'est une escroquerie de plus de la part des industriels fromagers franco-helvétiques. En effet, dit elle, le nouveau fil rouge, plus large, adhère mieux au papier d'argent. L'usager en tirant arrache involontairement la pointe fragile de la portion de crème de gruyère qui reste ainsi emprisonnée dans le bout de son emballage. De cette façon, le consommateur gâche un morceau de crème de gruyère de 4 grammes en moyenne par portion, soit 48 grammes par boîte de 12 portions, c'est à dire une perte sèche de près de 5 kilos de crème de gruyère en moyenne annuelle pour une famille française normale avec 1,8 enfant, selon les statistiques du CNRS." 

Et cette dame pose clairement la question que font les pouvoirs publics? Eh bien, madame, je suis en mesure de vous répondre. Ils font des cocottes en papier. Je voudrais terminer cette chronique exceptionnellement consacrée à notre courrier par la lecture d'une lettre d'une auditrice cannoise qui me reproche un oubli de taille dans la liste des malfaisants qui s'acharnent à nous gâcher une existence déjà suffisamment assombrie par la perspective inéluctable de son délabrement final. 

J'avais cité : 

  • Le type au fil rouge des crèmes de gruyère. 
  • Le salaud qui met le papier autour des petits Suisses. 
  • Le fumier qui fait les clés à sardines qui cassent les languettes au bout des boîtes de sardines.
  • L'ordure qui met de l'huile à ras bord de ces mêmes boîtes. 

Alors, voici la lettre de cette dame. 

Monsieur Desproges, m'écrit-elle dans sa lettre datée du 15 mars. Vous avez oublié le cochon qui emballe les petits morceaux de sucre des bistrots dans du papier si serré qu'on ne peut pas, surtout si on n'a plus des yeux de 20 ans et une grosse loupe. On ne peut pas trouver l'endroit par où il faut tirer pour ouvrir et déchirer ce foutu papier. J'ai 75 ans et de mauvais yeux. À chaque fois que je m'offre un petit café dans un bar, je peste, je râle, je dis merde et merde, merde! Et même pire. Et finalement, je fous le morceau dans mon café où la chaleur fond le sucre, mais pas le papier. Si je ne fais pas attention, je risque de m'étrangler. Il y a quelques jours, dans un salon de thé chic de la Croisette à Cannes, j'ai mis le morceau de sucre avec le papier dans mon café. Sans y penser. J'ai repêché le papier avec mes doigts. Horreur! Des gens à côté de moi m'ont regardée avec des yeux frisant le dédain. 'À quelle vieille dame mal élevé!' Même mon fils, assis en face de moi, m'a dit 'Ah, maman, je t'adore! Ne change pas.'. 

A mère indigne, fils s'indigne, affirme le dicton que je viens d'inventer. Vous ne l'avez pas volé, votre garçon perverse, mamie que vous êtes? D'ailleurs, le post-scriptum de votre lettre ignoble en dit long sur la débauche où vous vautrez votre troisième âge? 

PS. À propos des Guignolades des politiques, ça me sort par les yeux. D'ailleurs, je ne vote pas. Je n'ai même pas de carte d'électrices. Je mourrai vierge.

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  • LIANNE LA HAVASPlease, don't make me cry (radio edit)2020
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