(Re)découvrez les chroniques de Pierre Desproges. Rendez-vous quotidien qui a égayé, une saison durant, les débuts de soirées de France Inter

Pierre Desproges
Pierre Desproges © Getty

Il était une fois une dame qui s'appelait Loisel et qui aimait les oiseaux. 

Même que c'est vrai et que c'est ma copine. Si nous nous voyons moins, c'est la vie. Que voulez vous. Les chemins, parfois se croisent et d'autres fois divergent. Et diverge, c'est beaucoup pour un seul homme. 

Elle s'appelait Loisel, à l'imparfait de l'indicatif, mais on garde toujours son nom de jeune fille, surtout quand on s'appelle Loisel, et donc elle aimait les oiseaux et elle les aime encore et elle s'appelle toujours Loisel. Mais vous pouvez l'appeler Madeleine au présent de l'indicatif. 

Or, vous allez voir comme le bon Dieu exagère. Les amours de Madeleine et des oiseaux finissaient toujours tragiquement. Pour les oiseaux. Pas pour les chats. Car j'oubliais de vous dire que Madeleine n'aimait pas seulement les oiseaux, mais aussi toutes sortes d'animaux à poil, dont certains fins gourmets ornithophages n'ont jamais caché leur prédilection atavique pour l'hirondelle Melba ou le rouge gorge tartare au sang servi dans sa plume. 

En plus des chats, elle avait des belettes et des petits lapins. Et des chiens louches ou borgnes arrachés au ruisseau, dont l'un, si véritablement épouvantable qu'on eu dit, les fruits des amours contre nature, entre une serpillière écorchée et quatre pieds de tabouret de prison. 

Il répondait, rarement, et d'une voix de chiottes, au nom de Badinguet, ultime insulte posthume que le père Hugo lui même n'eut point osé servir au petit Napoléon. 

Hormis les petits lapins, tous ces fauves de basse extraction plébéienne se prélassaient dans le farniente, la débauche et la reniflette subcaudale dans la jolie maison forestière de Madeleine. 

Ils présentaient un danger permanent pour la pie grièche, le jet goguenard et la bergeronnette fouille merde, bien obligée de partager le même logis et sans le moindre garde fou, car leurs hôtesses se refusaient à les mettre en cage pour qu'ils puissent s'adonner sans entrave à leurs séances d'expression corporelle. 

Aussi Madeleine prenait elle bien soin de séparer les "à plumes" des "à poils" avant de partir chaque matin pour son travail, d'où elle ne rentrait qu'à la nuit, les bras chargés de fémurs de vaches et de sacs de grains d'orge. 

Seuls les petits lapins étaient autorisés à cohabiter avec les oiseaux, en vertu de l'adage cher aux chasseurs à pied qui dit en substance qu'on n'a jamais vu un lapin, même bourré à l'alcool de pruneaux débusquer le plus petit gibier à plumes. 

Or, un beau matin de printemps ou contre toute attente, mars avait passé l'hiver. Madeleine, en ouvrant ses volets, entendit un infime mais poignant Piou Piou Piou, qui semblait monter du gazon encore lumineux de la rosée de l'aube. C'était un ersatz de moineau échevelé, avec un cou vilain comme une quéquette anémié, qui s'était cassé la gueule en se penchant du nid pour voir si Newton avait raison. 

Le coeur de Madeleine se mit à saigner. Ses joues s'inondèrent de larmes. Elle courut bien vite pour sauver le pauvre oisillons qu'elle enferma doucement au creux de sa main, où il put enfin chier au chaud entre ses doigts câlins.

Il fallut bien vite trouver un abri sûr pour ce nouveau petit protégé. Mais où ? Mais où ? Des bestiaux, il y en avait partout. 

Outre Badinguet et les trois monstres saucinoïdes à poil dur, issus d'une bergère allemande de l'Est qui avait demandé l'asile politique dans les Deux-Sèvres, la salle de séjour comptait un lévrier tripode, deux chats dissidents siamois, une tortue balinaise mange-crapaud, des crapauds donc et un tatou qui sniffait les termites et les buffets Henry II avec. 

Dans la cuisine, un basset handicapé physique - Il faisait un mètre 80 au garrot - jouait à casse bouteilles avec un castor au chômage depuis qu'il s'était niqué la queue dans la porte du garage. 

Un chevreuil qu'on appelait Pipi Luke, car il pissait et plus vite que son ombre, éclaboussait la chambre d'amis en cabriolant sur la moquette gorgée de ses flaques. Les oiseaux gardaient le bureau de Madeleine, dont ils avaient assuré la décoration des meubles et des sols dans le plus pur style tachiste de la période fiente. 

Craignant qu'ils ne prennent l'intrus pour un lombric à plumes, tant il est vrai que - Chaval avait raison - les oiseaux sont des cons. Il ne restait plus à sainte Mado d'Assise que de reléguer le bébé moineau dans la salle de bain. Là, il serait à l'abri, avec pour seul compagnon un gentil petit lapin blanc de Prusse, il avait les yeux bleus, qui avaient pris ses habitudes dans la baignoire où il aimait s'écouter crotiner sur la faïence entre deux baffrées de luzerne. 

Madeleine installa une grosse boule de coton hydrophile blanc pour faire un petit nid douillet dans le porte savon. Elle y déposa doucement le fétal emplumé, le couvrit de baisers passionnés, salua le lapin et s'en fut à la ville pour y gagner son Canigou. 

Lorsqu'elle rentra à la nuit tombée, tout semblait en ordre dans la maison. Je veux dire que le désordre avait l'air normal dans la ménagerie. Rien n'avait changé dans la salle de bains, au fond de la baignoire, le lapin posait sur tout et sur rien, son oeil ahuri de lapin et ruminotait à petits coups de nez un chewing gum imaginaire. 

L'oiseau, en revanche, donnait des signes d'épuisement. En le sortant de son lit, Madeleine poussa un cri d'effroi. Il n'avait plus de pattes. Il avait dû les laisser dépasser à travers la grille du porte savon et le lapin, que les âmes sensibles me pardonne, le lapin de nature grignoteuse, les lui avaient bouffées. 

Oyez mon conseil, bonnes gens. Si jamais l'on vous pose un lapin, prenez votre pied tout seul. 

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