Desproges narre les aventures d'une famille qui arrive en vacances à l'océan, celle d'Anne et Alexandre et de leur deux petites filles...

Pierre Desproges
Pierre Desproges © Getty / Jean-Jacques Bernier

Dimanche de la mi-juin. De l'été, c'est le plus beau jour. Le vrai premier jour. 

Après 500 kilomètres, Alexandre descend de l'automobile pour forcer le portail de bois vert sombre. Anne gare la voiture sous l'abri de chaume. À l'arrière, l'ivresse désordonnée des joies folles fait trépigner les deux petites filles énervées. 

Dans l'allée de sable, hérissée des herbes incongrues du printemps, un lapin stupéfait s'éclipse cul en l'air. Il a l'air con des lapins stupéfaits. Aussi peu concerné qu'un croque-mort à la noce, le chat sombre du voisin fou s'en va à peine. Au bout de l'allée est la maison, sobrement tarabiscotée balnéaire 1910, toit d'ardoise, murs blanc et brique, cernée de vigne sauvage. 

Quand il ouvre la porte, la chaleur enfermée fait monter du parquet nu, nourri d'huile de pin, la senteur exotique des ponts des vieux navires. De l'autre côté des volets blancs, la terrasse aux pierres bleues. En contrebas, immense comme une éternité tranquille, frémissante à l'infini, inéluctable comme la mort et plus crédible que Dieu, la mer considérable s'en fout intensément. 

La mer, la vraie mer, l'Atlantique. Pas la mer sans marée, stagnante et soupe aux moules, qui lèche le Sud à  petits clapotis mièvres, où l'Anglaise dorée finissante fait frémir ses varices. Je vous parle de la mer venue d'Ouest qui claque aux sables vierges, et va et vient, monte et descend comme un amant formidable. La mer tour à tour miroir de plomb mort ou furie galopante. La mer. 

Au pied de l'escalier de pierre où la plage n'en finit plus de s'étaler, les eaux sont basses et leur rumeur feutrée comme une confidence où chuinte un peu d'écume, unique frisson de bruit dans cette splendeur inconcevable du crépuscule de juin. 

Alors, les enfants, saturés d'autoroutes, avides d'air marin, cassent la paix du soir à coups de rires claquants. Ils se vautrent sur le sable et l'étreignent et s'y couchent à plat ventre avec des ferveurs de pape embrassant la Terre sainte. 

Trois goélands choqués s'envolent infiniment. "C'est un temps contre nature, comme le ciel bleu des peintures, comme l'oubli des tortures". Il fait beau comme jamais, un temps à rire et courir, un temps à ne pas mourir, un temps à craindre le pire. Il fait beau comme jamais. 

Anne arrive doucement sur ses pieds nus. Bermuda Montparnasse et tee-shirt diaphane, elle pétille, rassurante, sous le grand chapeau de paille tressée, pose sa main sur l'omoplate de l'homme pour regarder la mer ensemble. 

- Tu devrais écrire un roman balnéaire

Elle dit ça, comme on dit "Tu devrais mettre une laine" ou bien "Il faudrait téléphoner à ta mère" sur ce ton léger qui nous vient pour émettre des insignifiances si peu fondamentales que, l'instant d'après, on ne sait plus très bien si on les a dites à haute voix ou simplement pensées. Mais c'est aussi le ton qu'on prend pour exprimer des évidences si fortement assises qu'elles n'appellent même pas de réponse. 

Toujours est-il qu'elle a dit : "Tu devrais écrire un roman balnéaire". Pour l'heure, elle regarde intensément la mer plissée de petits éclats blancs. Il lui dit qu'elle est folle, qu'on ne fait pas les romans balnéaires comme on fait les foins. Il faut l'idée, les idées, l'échafaudage, la plume sereine et lente et peut-être le talent d'écrivain. Elle reçoit le couchant de plein fouet et fronce le museau pour compter sa progéniture qui fait le dauphin débutant à la frange de l'écume. 

- "Vues d'ici, on dirait des fourmis déconnant sur un ourlet".  Elle rit : "Voilà ça c'est un joli début pour le livre : Les enfants jouaient dans la mer à marée basse. Vus de la terrasse, on aurait dit des fourmis déconnant sur un ourlet". 

- Oui, d'accord, mais après, il faut une histoire. Je ne sais pas, moi... La mer est plate et rassurante, mais le vent souffle de terre et le plus petit enfant, dans sa bouée de plastique, disparaît à jamais vers les Amériques. La douleur des parents fait peine à voir. Le malheur se lève et le soleil se couche". Racontez. 

- "Mais non. Ce serait encore de l'humour de cimetière. Ça va comme ça, t'as déjà donné, trouve autre chose".  
- "Je ne sais pas, moi... Les Russes débarquent ?" - Par l'Atlantique, c'est original... 

Le jour continue rouge de ne pas mourir. Alexandre se dit qu'il est résolument contre l'abolition du mois de juin. Août est vulgaire. Transparents et mous, les méduses et les banlieusards échoués s'y racornissent sur le sable dans un brouhaha glapissant de congés payés agglutinés. Août pue la frite et l'aisselle grasses. En août, le pauvre en caleçon laid, mains sur les hanches face à la mer, l'oeil vide et désemparé, n'ose pas penser qu'il s'emmerde intensément. De peur que l'omniprésence de sa femelle indélébile, de sa bouée-canard grotesque et de son chien approximatif ne lui fasse douter de l'opportunité posthume du Front populaire. 

Le mois de juin est autrement gracieux. En juin, les jours sont longs et blonds, comme les nubiles scandinaves aux seins mouillés qui rient dans la vague jusqu'à la minuit. En juin, au marché des pêcheurs, on ne se piétine pas encore : on flâne. Derrière le port, la tomate-cerise est pour rien à l'étalage de la maraîchine. On la croque au sel sur le sable avec une branche de basilic et un verre de vin blanc de Brem glacé. 

Vivre la ville en août, vivre la mer en juin, c'est l'ultime aristocratie et la rare élégance de l'estivant hexagonal. Ce soir, ils ont sorti la grande table de chêne sur la terrasse, face à l'océan. Le mur blanc surchauffé renvoie la chaleur accumulée du jour. Pourpre et lent comme un prélat, le soleil descend religieusement sur l'horizon paisible, comme une hostie rouge avalée par la mer, et Alexandre se demande combien de phrases aussi bigrement poétiques il faut caser dans un roman balnéaire pour que ce soit aussi beau qu'un roman de sous-bois solognot avec des senteurs de mousses et des écureuils hystériques qui viennent manger dans la main de Maurice Genevoix...

- Tu n'as pas vu les filles ? demande Anne.   Pourquoi Anne demande-t-elle : "T'as pas vu les filles ?"   
Les enfants auraient-elles disparu ? Si oui : Où ? Qui ? Quand ?  Comment ? Pourquoi ? Qu'est-ce que ça peut foutre?

Vous le saurez en écoutant demain à la même heure sur cette antenne "les Aventures du mois de juin", une bouleversante saga en deux, trois ou douze épisodes, ça dépend. De toute façon, ils me laissent faire ce que je veux à France Inter. Je peux même dire "zézette et Mitterrand poil aux dents", alors qu'à Radio Varsovie, on a tout juste le droit de dire : "Pinochet est un соn". 

Quant à ce féroce noroît, je le dis, c'est pas pour cafter mais y fait rien qu'à mugir dans nos haubans.

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