"Ce matin, dès le saut du lit, j'ai eu envie d'une tranche de saucisson. J'ai foncé chez le charcutier du coin qui venait d'ouvrir les paupières et son rideau métallique...."

Pierre Desproges
Pierre Desproges © Getty

Salut, me lança t-il, déjà jovial, au sortir de sa léthargie. Il est bien matinal. Oui, dis-je, je me sens en grande forme. Je ne sais pas si c'est cette soudaine douceur de l'air ou les amphétamines dans mon café calva, mais ça va vraiment très bien. J'ai une de ces faim ! C'est le printemps, décréta t il. Qu'est ce que je lui sers ? Une rondelle de saucisson sec, s'il vous plaît. 

Une seule ? Il veut pas un petit Birouteau Olida ? Ça nous ferait dans les 22 francs, c'est pour rien, c'est avantageux. Je l'ai écouté hier à la radio, il a raison pour les nègres. Ah, va pour le Birouteau. Il s'ra pas déçu. D'ailleurs, il faut bien ça, comme on dit nous autres : une rondelle ne fait pas le printemps ! 

Quand le charcutier, il fait rien qu'à rigoler, disons que le printemps il est pas loin, disait Jean-Paul Sartre. 

Le printemps, le vrai, pas l'officiel qu'on attendait depuis six semaines, mais celui du premier jour des bourdonnements et des bourgeons, des bourgeonnements et des bourdons. Le printemps, c'est le grand chambardement de la vie qui sort de ses cocons. Cela se mérite. Cela se prépare. On n'entre pas dans le printemps comme on entre dans un moulin. D'abord, au printemps, les jours rallongent. Si vous habitez la campagne, dites-vous bien qu'il est absolument désolant de regarder les conneries télévisuelles de 20h30, alors même qu'un soleil rouge vient échouer ces rayons tièdes sur la façade de votre maison. Pensez donc à bien fermer les volets dès 18 heures. Au printemps, la nature change de peau. 

Les verdoissiers marronent, les marronniers verdoient. Le chat-huant hue, le paon puant pue, le matou mutant mue, Bernard-Henri Levy refait sa mise en plis. 

Dans la rue, les femmes vont le buste haut, claquant le bitume d'un talon conquérant. Les manteaux qui cachaient les formes ont fait place aux jupettes, qui montrent les candeurs de l'arrière-genou. Cette année, la culotte se porte sous la robe et non plus dans le sac à main comme l'année dernière. C'est une victoire de l'Église et du sida réunis. 

Et pourtant, mes frères, le temps est à l'amour. Les effluves érotiques sont dans l'air qui sent le mur chaud et la sève des sous-bois. Les jours rallongent, mais ya pas que, dit l'obsédé. Tout est dans tout. La concierge est dans l'escalier, le facteur est dans la concierge. Dans les allées cavalières de la forêt de Chambord, les amants au crépuscule sont en feu. Sous l'oeil allumé de l'écureuil astiquant ses noisettes, le merle et la merlette vont aux plumes. En soirée, le cerf joue la biche. 

Dans les grandes rues des villes, les chiens frémissants se hument en geignant, et le poète qui passe ne peut qu'évoquer les pages sublimes de Jean Genet. Connaissez vous la charmante manière de se saluer comme nos amis les chiens. Ils préfèrent se lécher le derrière plutôt que de se donner la main. Comment vas tu ? Sens dans mon cul, ça va très bien. Sens dont le mien. Et tes parents ? Ça va pas fort. Et les enfants ? Renifle encore ! Ah poésie, poésie...

Le printemps, c'est le temps des éclosions jardinières et des fruits nouveaux. Le haricot vert, en avril, ne se découvre pas d'un fil. On lui préférera la pulpeuse asperge, du latin "aspergès", qui signifie, Dieu me pardonne, goupillon. Chez nous, il y a des siècles que l'asperge a été introduite, et personne à ce jour n'a porté plainte. L'asperge donne le meilleur de son goût, en compagnie d'oeufs brouillés. Elle anoblit les sauces blanches, la vulgarité de la vinaigrette ménagère l'insulte. Avant la disgracieuse invention du réfrigérateur, on conservait l'asperge fraîche pendant des mois en l'enfermant dans la poudre de charbon de bois, après l'avoir enroulé dans un cornet de papier de soie. Il fallait bien prendre soin de lui cautériser préalablement la section de la tige sur la plaque du four à bois de grand mère. C'était moins pratique que le machin burger du maquereau Donald, mais il est payant parfois de savoir prendre son temps. Les tronches défaites du bâfreur hâtif et de l'éjaculateur précoce sont éloquentes à cet égard. 

C'est au printemps, hélas, que le doux employé se meut soudain en brute briseuse de planches, gâcheuse de plâtres, ou décapeuse de parquets innocents. C'est le temps honni du bricolage, de l'italien "bricola machine de guerre", mais c'est pas non plus de ma faute. À la perceuse AEJ à gâchette électronique pour prépointage avec percussions automatiques de 0 à 2 000 tours, on pourra préférer la Bosch CSB 850-2 RLT à mandrin de 13. Mais pour la lutte contre la petite délinquance par perforation du petit délinquant, l'une l'autre se valent. 

Au printemps, le non bricoleur se sent très seul, aussi seul que Black sans Decker. 

Les invités
Programmation musicale
L'équipe
(Ré)écouter Chroniques de la haine ordinaire : Desproges