Darius Milhaud est mort il y a douze ans. J'ai l'impression que tout le monde s'en fout.

Jean-Pierre Desproges
Jean-Pierre Desproges © Getty

J'en parlais l'autre jour à Jean-Jacques Sempé, qui est pourtant un homme raffiné et intelligent, et j'ai senti la lueur fugace d'une indifférence polie, glissée sur son œil aigu d'humaniste, aux aguets, quand je lui ai rappelé ce douloureux anniversaire. 

Je me rappelle très bien, c'était le mois dernier, nous étions une poignée de pomponnés Parisiens réunis autour d'une grande table ronde chez Lasserre après les remises du prix Gutenberg au Salon du livre. C'était un déjeuner plutôt gai, mais vous savez ce que c'est, même dans les déjeuners plutôt gais. Il arrive toujours un moment où un ange passe. Dieu sait pourquoi, puisque c'est lui qui fait passer. 

La conscience que chacun avait du malaise des autres venant de la conscience que les autres avaient du malaise de chacun m'apparut de plus en plus intolérable au fur et à mesure que semblait s'amplifier le cliquetis suraigu de nos fourchettes sur la porcelaine de nos assiettes ou les Oustrignoles de Maresclade aux cerneaux de croustalière baignaient dans un coulis flibustier de Romarinade Aspergine à la Charles X. Je te raconte pas les effluves. 

Désireux de relancer la conversation sur un thème à la fois brillant et susceptible de s'épanouir en un agréable débat. Je lançais alors à la cantonade, sur le ton ému qui me semblait convenir et en ponctuant ma remarque d'un soupir légèrement résigné face à la cruauté du destin final qui nous attend tous. 

Je n'arrive pas à croire qu'il y a déjà douze ans que Darius Milhaud est mort. 

Ce n'est pas possible! S'exclama Sempé, mais sur un ton, sur un ton, il s'en foutait complètement, le bougre. Il y avait dans son 'C'est pas possible', hypocrite, un tel mépris pour l'oeuvre de Darius Milhaud que je révisais sur le champ l'opinion à tout le moins surévalué que je m'étais faite de ce gribouilleur solitaire en le plaçant sur le même podium Raiser ou Chaval. 

Quand le piano tombe, le déménageur s'épouvante. 

Disait ce dernier. Ainsi, comme Chaval m'épouvantais-je en regardant l'idole Sempé s'enfoncer dans la boue des illusions déçues de mon adolescence, car il est quand même beaucoup plus vieux que la plupart des gens de mon âge. 

La dernière fois que j'avais ressenti un dédain semblable, c'était, je crois, en janvier ou février dernier à Paris. Une petite mallette à la main, je remontais la rue Lafayette en direction de la gare du Nord quand je tombais soudain nez à nez avec une de mes meilleures maîtresses de soupente que j'avais un peu perdu de vue, car nous ne sommes pas du même milieu. Elle regarde la 5 et s'habille à Conforama. 

M'enfin ça empêche pas les sentiments quand c'est qu'on est tout nu

Comme elle dit elle même dans son dialecte Bellevillois. "Salut, qu'est ce que tu fais là ?" S'écria-t- elle. "Eh bien, je vais à Bruxelles, j'ai un train 11h17". Et c'est là qu'elle dit : "Ah c'est pas possible ?" Moi, je savais bien que c'était possible, c'était marqué sur mon billet. 11H17. 

Salope, sournoise, méchante, Durassienne. Pourquoi ? Pourquoi cette fausseté dans les rapports humains? Pourquoi le mépris? Pourquoi le dédain? Où est Dieu? Que fait la police? Quand est ce qu'on mange? 

Ainsi s'envolent parfois nos illusions. Darius Milhaud est mort il y a douze ans et tout le monde s'en fout. Pourtant, Darius Milhaud était un homme exceptionnel. C'est dommage qu'il est composé de la musique, mais pour le reste, c'était vraiment un homme exceptionnel. Comme Pompidou tenez. Georges Pompidou aussi est mort il y a 12 ans, le 2 avril 74, pour être précis. Pompidou est mort d'une grippe généralisée. D'après les communiqués du grand patron, complètement taré ou totalement faux cul qui le soignait à l'époque, c'est bien de ça qu'il est mort. 

Georges Pompidou fut un grand président. Pourtant, il aimait Vasarely. Il voulait détruire la gare d'Orsay. Il voulait bétonner la scène. Mais c'est un homme, attention, c'est un homme qui n'aurait pas permis que l'on servi un Meursault trop glacé sur un loup au fenouil, attention. Il était lucide, Pompidou. Il a confié un jour à Lucien Neuwirt qui l'a répété à l'oreille qui me l'a dit en coin, que les deux signes avant coureurs de la sénilité chez l'homme se manifestent successivement. 

  1. Quand il oublie de fermer sa braguette. 

  2. Quand il l'oublie, de l'ouvrir. 

Attention Mitterrand aussi fut spirituel, mais il a plus l'âge.

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