Voici une émission de radiophonie qui est enregistrée en ville, c'est à dire hors de la campagne qui commence à nous les gonfler et ça s'appelle Les chroniques de la haine ordinaire

Pierre Desproges
Pierre Desproges © Getty

J'aime beaucoup l'humanité. 

Je ne parle pas du bulletin de l'Amicale de la lutte finale et des casquettes Ricard réunis. Je veux dire le genre humain. Avec ses faiblesses, sa force, son inépuisable volonté de surpasser les dieux, ses craintes obscures des ténèbres, sa peur païenne de la mort, sa tranquille résignation devant le péage de l'autoroute A6. 

Il y a en chaque homme une trouble désespérance à l'idée que la brièveté de son propre passage sur Terre ne lui permettra pas d'embrasser tous ses semblables, et particulièrement Mme Lemercier Yvette du Vésinet, qui ne sort jamais sans son berger allemand, cette conne. 

C'est un crève coeur que de ne pouvoir aimer tous les hommes. À bien y réfléchir, on pourrait diviser l'humanité en quatre grandes catégories qu'on a plus ou moins le temps d'aimer. Les amis, les copains, les relations, les gens qu'on connaît pas. 

Les amis d'abord, se comptent sur les doigts de la main du baron Empain, voire de Django Reinhardt pour les plus mysanthrope. Les amis sont extrêmement rares et précieux. On peut faire du vélo avec eux, sans parler pendant que le soir tombe négligemment sur les champs de blé. Et on a même pas mal aux jambes dans les côtes. 

La caractéristique principale d'un ami est sa capacité à vous décevoir. 

Certes, on peut être légèrement déçu par la gauche ou les performances de l'AS Saint-Etienne, mais la déception profonde, la vraie, celle qui peut vous faire oublier le goût des grands Saint-Émilion, ne peut venir que d'un véritable ami. Par exemple, j'ai été déçu hier par mon ami Jean-Louis, qui est pourtant vraiment mon ami, puisque parfois nous ne nous parlons pas, même à pied, dans les sentiers de Picardie. 

Je venais de lui apprendre que j'avais acquis une petite chienne, une bergère. Allemande, certes, mais une bergère. Et lui, sans prendre le temps de réfléchir pour pas faire de la peine. Il m'a dit en ricanant :"Aha t'as acheter un chien nazi, tu lui as mis un brassard SS. J'espère qu'elle n'est pas armée, ta carne.". 

Méchanceté gratuite. Quand je dis gratuite de blesser. Tu sais très bien que tu ne risque rien de cette petite boule de poils, t'es même pas juif. 

Tu sais très bien que la seule bête féroce, le seul des prédateurs, le seul tueur pour le plaisir, la seule nuisance à pattes se tient sur celle de derrière afin d'avoir les mains libres pour y serrer son fouet à transformer les chiots en miliciens bavant. 

Me faire ça, moi, Jean-Louis. A moi qui suis ton ami et qui te l'ai prouvé, puisqu'une fois au moins, je t'ai déçu moi même. 

Ensuite, les copains. Les copains se comptent sur les doigts de la déesse Vishnu, qui pouvait faire la vaisselle en applaudissant au crépuscule. Ils déçoivent peu, car on en attend moins. Mais c'est quand même important qu'ils pensent au saucisson quand le temps se remet au déjeuner sur l'herbe et qu'ils viennent se serrer un peu pour faire chaud quand le petit chat est mort. Ou pour faire des révérences à l'enfant nouveau. Les bons copains se comprennent à demi mots, il règne entre eux une complicité de tireur de sonnette qu'entretient parfois l'expérience du frisson. 

Les relations, alors les relations se comptent sur les doigts des Chœurs de l'Armée rouge, mais on sera bienvenu de n'entretenir que les bonnes, c'est à dire celles sur lesquelles on peut s'appuyer sans risquer de tomber par terre. Quand on n'a pas de glaïeuls, certaines relations peuvent faire très, très joli dans les soirées mondaines, à condition qu'elles soient célèbres ou stigmatisées de la Légion d'honneur. 

Il suffit alors de les appeler Coco et de les embrasser gaiement comme si on les aimait. Et comme cela se fait dans mon milieu. Le commun ne manquera pas de s'ebaudir. Il arrive que certaines relations soient susceptibles de se muer en amitié. 

Mais le temps n'a pas tout le temps le temps de prendre à temps, le temps de nous laisser le temps de passer le temps. 

Parmi mes relations, je compte un ministre en fin d'exercice qui m'a demandé un soir l'autorisation de s'asseoir à ma table dans un pince fesses pompeux pour ne pas être assis à côté de Dalida. Je vous envoie l'adresse contre 12 timbres. Ce ministre est devenu une relation, une camaraderie assez chaleureuse, encore qu'elle ne s'appuie que sur une prédilection commune, un peu futile, pour la bonne chanson française. 

Enfin, les gens qu'on connait pas! Les doigts nous manquent pour les compter. D'ailleurs, ils ne comptent pas. Il peut bien s'en massacrer, s'en engloutir, s'en génocider des mille et des cents chaque jour que Dieu fait, avec la rigueur et la grande bonté qui l'a rendu célèbre jusqu'à Lambaréné. Il peut bien s'en tronçonner des wagons entiers. Les gens qu'on connait pas, on s'en fout. 

Le jour du récent tremblement de terre de Mexico, le gamin de mon charcutier s'est coupé un auriculaire en jouant avec la machine à jambon. Quand cet estimable commerçant évoque cette date, que croyez vous qu'il lui en reste? Était-ce le jour de la mort de milliers de gens inconnus ou bien était le jour du petit doigt? 

Je verrais bien une cinquième catégorie où s'inscrirait, unique, la femme qu'on aime sur le bout des doigts parce qu'on la connaît par coeur. 

Quand, au mois de mars, je le dis sans aucune arrière pensée politique, cela m'étonnerait vraiment qu'il passa l'hiver.

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