Question de santé publique. Ça s'appelle un clip parce que c'est bref. Je dirais plutôt un film parce que ça dit une histoire, ça porte une idée...

Portrait de Pierre Desproges dans son spectacle au Théâtre Fontaine à Paris, 1984
Portrait de Pierre Desproges dans son spectacle au Théâtre Fontaine à Paris, 1984 © AFP / Isabelle Alexandre

Dans la cour d'un lycée, un grand adolescent commun tourne autour d'une gamine. On le devine encore boutonneux. Elle, toujours chrysalide avec dans les yeux cet émoi brûlant qu'elles ont à l'âge des seins qui poussent. Un petit garçon joli les regarde, intrigué, peut être inquiet. Le grand, doucement, enveloppe la petite de son bras rassurant. Il la pousse ainsi jusqu'aux toilettes. 

Ne passez pas sur France Musique, c'est pas cochon. 

Il la pousse jusqu'aux toilettes, et là, il extrait de sa poche un petit sachet blanc et le pose sur le rebord du lavabo. David, j'aime à penser que le petit s'appelle David, tout philosémitisme mis à part. David s'interpose entre la nymphe et l'acnéen, s'empare du sachet blanc et le jette dans la lunette du cabinet. Il tire la chasse d'eau. Apparaît alors, bouffant tout l'écran en lettres d'or, ce cri du cœur : "La drogue, c'est de la merde"

Ce petit film a été écrit et réalisé par Jean-Marie Périer, en collaboration étroite et avec le chaleureux soutien de Jacques Séguéla. Séguéla, dont le quotient intellectuel dépasse largement le chiffre de la température anale dès qu'il cesse de nous comparer le message publicitaire à l'expression onirique de quelque néoromantisme éthéré. 

Le film de Perrier et Séguéla dure une minute. C'est un chef d'oeuvre. C'est beau et terriblement efficace. Je l'ai montré à une petite fille qui m'est familière et qui a presque l'âge de celle du film. Et j'ai lu dans ses yeux, furtifs et flamboyants, le dégoût salutaire des immondices exotiques. 

Et pourtant - Dieu m'émascule, si possible au laser ça fait moins mal - il s'est trouvé de consternantes badernes pour hurler au scandale. 

Ces censeurs, que seule la crainte du pléonasme m'interdit de qualifier d'imbéciles, se sont montrés choqués par la dureté du film. 

Engoncés dans le carcan étriqué de leurs certitudes apprises, ils sont de ceux qui hurlent à la lune morte, les cris de leurs coeurs surgelés. On ne doit pas dire de gros mots, même pour lutter contre la drogue. Et alors quoi ? Chut. Silence. Pas un mot ? Après tout, c'était le bon temps, celui où leurs bonnes, enceintes de leurs soubresauts obscènes, allaient se défoncer sans bruit les entrailles à l'aiguille à tricoter, avant d'aller crever au caniveau comme un junkie sous overdose. Je connais bien ce type d'argument. 

Récemment, à la fin d'un spectacle dans une ville de province, j'ai reçu dans ma loge un journaliste d'une radio libre. Vous savez, un de ces zombies mous qui s'imagine qu'il suffit de flatuler dans un walkman pour faire de la radiophonie. En essayant de brancher son Philips à deux têtes sur un magnétophone Henri II, ce mammifère me dit qu'il avait aimé l'essentiel de mon spectacle, ce qui me rembrunit d'emblée. Et puis il ajouta, je vous assure je cite sans fioritures : "Mais comment que ça se fait que dans vos sketchs, vous rigolez sur les cancéreux ?" Et d'ajouter devant ma mine navrée : "En tout cas, vous critiquez le cancer". 

Il y a des métastases qui se perdent, non ? 

C'est étonnant, non ?

Les invités
Programmation musicale
  • Jarvis Cocker, Emma Smith, Jason Buckle, Jason Domnarski, Adam Betts
    Jarvis Cocker, Emma Smith, Jason Buckle, Jason Domnarski, Adam BettsSwanky modes2020
L'équipe
(Ré)écouter Chroniques de la haine ordinaire : Desproges