Voici une émission de radiophonie rien que pour abimer une belle chanson de Paolo Conte en la coupant en deux. Ça s'appelle Les chroniques de la haine ordinaire.

Pierre Desproges
Pierre Desproges © Getty

Le public, c'est à dire vous et moi. Encore plus vous que moi, qui ne sort jamais, se fait une idée imprécise du sentiment de félicitée grandiose ressenti par un personnage public, c'est à dire moi, pas vous. Cependant, le personnage public se doit de rester humble et lucide face au légitime engouement dont il est l'objet. La première fois que j'ai sorti mon museau de devant la télévision pour le mettre dedans, c'était il y a dix ans, lors d'une pantalonnade para journalistique hebdomadaire qui s'appelait Le Petit Rapporteur et qui drainait chaque dimanche l'attention de plus de 15 millions de scélérats amateurs d'espièglerie, friponnes et d'irrespectueuses bouffonneries. 

Jacques Martin, le grand ordonnateur de cette salubre bouffée d'exubérance, me fit une remarque que je n'ai jamais oubliée et qui me revient en mémoire chaque fois qu'un quidam enthousiaste me phagocytent les baskets, n'imposant ainsi à l'esprit l'idée saugrenue que je ne suis pas de la merde. 

Vois-tu mon cher Pierre, il est important que tu saches que le nombre de gens qui te voient en un seul dimanche est à peu près 30 fois supérieur au nombre total des gens qui ont vu Louis Jouvet pendant toute sa carrière. 

Il est de fait que si chaque nouveau starion hululeur de rock départemental, si chaque nouvelle célébritouille microphoniques, si chaque détenteur de sourires de lavabo pour grabataire finissant méditait un instant cette remarque pleine de bon sens, combien de têtes de cul poudrées resteraient sur la commode avec humilité plutôt que de s'élever jusqu'à hauteur d'écran pour nous infliger les rots convulsifs de leur malaise gastrique à l'heure apaisante des digestions assises. 

En ce qui me concerne, c'est au demeurant en pleine conscience de cette évidence que je fais présentement de la radiophonie. La rude réalité de mon insignifiance ne manque jamais de me remettre à ma place. Ainsi me promenais-je radieux, jeudi dernier, au rayon lingerie des Galeries Lafayette, à l'heure du déjeuner, que la secrétaire expédie d'un bec distrait pour avoir le temps de renouveler ses dentelles. Je méditais sur la vanité des choses sans perdre de vue ses doigts blancs aux ongles rouges, frôlant d'un geste sûr et carmin les soies diaphanes et lumineuses des dessous affolants pour nos sens interdits. 

J'allais d'un pas moyen dans ces allées exquises, dardant au dessus de l'intouchable gynécée, un oeil faux cul d'homme d'affaires pressé cherchant le rayon fumeur quand je vis venir vers moi un couple tout à fait insolite en ces lieux. C'étaient deux vieux et gros glébeux à trognes cuites, extradés du Bas-Poitou par quelques noce à Paris. Ils portaient sur le dos les stigmates indélébiles de 40 ans d'emplettes aux dames de France de Champs Fleur sur Yvonne. 

Lui arborait une casquette neuve plus fluo qu'écossaise. Elle, radieuse à l'aube de son troisième âge, bloubloutait ses excédents dans un deux pièces montgolfières. Gras dessus, gras dessous. Ils obstruaient sans malice l'allée des petites culottes et s'imposaient à moi. Quand ils ne furent plus qu'à un pas de votre serviteur. C'est une image, vous pouvez vous brosser tout seul. L'opulente Coco Chamel s'arrêta pile, stoppant du même coup son Cro-Magnon qui manqua de piquer du nez dans un mannequin enguirlandé de chiffonneries noires et rouges plus érotique que six semaines à Bangkok. 

"Oh ben ça alors! Ah bah, vingt dieux, haba! Si je m'attendais" beuglait Super Molle, car c'était elle, dans l'oreille de son brontosaure à betteraves. 

"Mais qu'est-ce t'as donc ma vieille."

"M'enfin tu vois donc pas celui là", insistait-elle en le poussant d'une main vers moi, tout en me tirant vers lui par l'épaule, ce qui ne fit que renforcer en moi l'idée que je me faisais de son incroyable mépris à mon endroit. 

"M'enfin, c'est le con la télé."

Et lui "Ah putain, mais c'est le con de la télé". Et à moi, "c'est bien vrai, vous êtes le con de la télé." 

Avouez quand même que le con de la radio, c'est moins voyant. 

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