Pierre Desproges se heurte parfois à une telle incompréhension de la part de ses contemporains qu'un épouvantable doute l'étreint. Est-il bien de cette planète? Et si oui, cela ne prouve-t-il pas que nous sommes d'ailleurs?

Pierre Desproges
Pierre Desproges © Getty

Et quand je dis queue je pense à Fernande, bien sûr. Mais pas seulement à elle. Tous et toutes me sont étrangers. Mon crémier, mes enfants, Bernard Tapie, Platinouille ou MacEnrotte. La speakerine d'Antenne 3 ou Paul Bocuse ne sont pas de mon univers. 

Je n'arrive qu'au prix d'efforts surhumains à m'intéresser aux faits et gestes de la grande duchesse de Luxembourg. Même Marguerite Duras, la papesse gateuse des caniveaux bouchés. Même Marguerite Duras m'ennuie. Ce n'est pourtant pas la moitié d'une conne, puisqu'elle fait le même métier que Max Gallo. Mais j'ai beau me plonger, me replonger dans les feuilletons de cul à l'alcool de rose de cet apologue sénile de l'enfanticide, ça m'emmerde autant que l'annuaire du Lot et Garonne. 

Surtout, évitez l'annuaire du Lot et Garonne. C'est nul. Ce matin encore, j'ai été frappé par cette incompréhension réciproque entre les humains et moi même. J'étais allé avec ma femme acheter quelques bouteilles de vin au cœur du vieux Bercy, chez un petit négociant qui vous fait goûter ses crus avec un quignon de pain et une rondelle de saucisson. D'ailleurs, je comprends pas qu'on puisse acheter du vin sans l'avoir goûté avant. Il viendrait à personne l'idée d'acheter un pantalon sans l'essayer. 

Alors Dieu me tire, bouchonne, ne refusez pas à votre bouche ce que vous accordez à vos fesses. 

Ce jour là, le marchand habituel était absent. Je ne connaissais pas son remplaçant. J'ai deviné d'emblée que nous nous comprendrions pas. Ce garçon avait un béret et le dernier bouton du haut de son polo était fermé. Je ne comprends pas qu'on puisse porter un béret et qu'on ferme le dernier bouton du haut de son polo. 

"Bonjour messieurs dames", nous a t il lancé. 

Je comprends pas qu'on puisse dire bonjour, messieurs dames. Je lui ai demandé poliment, le plus délicatement possible de retirer ses paroles, d'ôter son béret et de déboutonner son bouton du haut. 

Mais c'est alors que j'ai compris une fois de plus que l'incompréhension jouait dans les deux sens. Je l'ai deviné au ton légèrement agacé qu'il a pris pour me dire : "Et pour monsieur, qu'est ce que ce sera ?". 

Pourquoi n'avait il pas dit "Qu'est ce que c'est ?" Pourquoi un employait-il le futur ? Pourquoi nous projeter ainsi dans l'avenir, en pleine science fiction ? Je suis d'une autre planète vous liges. 

"Je voudrais du vin", finis-je par avouer. 

"Du vin pour tous les jours ?" 

Pourquoi avait il dit du vin pour tous les jours ? Pourquoi ? Pourquoi ?

Voulait il exprimer qu'il avait également en stock des vins pour un jour sur deux. Des vins pour toutes les nuits. N'avais-je pas décelé un soupçon d'animosité dans le ton de cet homme. Si je lui avouais que je buvais du vin tous les jours, n'allait-il pas me frapper ? 

J'essayais de rester calme pour ne pas affoler Civilos qui s'aggripait à mon bras.... Ma femme s'appelle Civilos. Je le souligne à l'intention du tourneur fraiseur qui tourne autour. 

Pourquoi les fraiseurs tournent-ils l? Pourquoi les tourneurs fraisent-ils ? Pourquoi ? 

"Oui monsieur, je voudrais du vin pour tous les jours". J'en profitais pour lui expliquer avec ménagement que j'avais pris l'habitude de consommer du vin même le mardi. 

"Tenez lui dis-je, c'est comme cette dame qui est avec moi. C'est juste pour vous donner un exemple. Cette dame, c'est ma femme, n'est ce pas? Eh bien, c'est ma femme pour tous les jours, n'est ce pas" 

Alors lui : "Oh, mais il fait ce qu'il veut, hein. Tiens, pour tous les jours, y n'avont une petite côte de Duras. y sera pas déçu. Et pour le dimanche, y veut rien." 

Cet après midi, j'ai voulu m'offrir un bouquet de fleurs pour tenter de me consoler de ce perpétuel fiasco dans mes rapports affectifs avec ce qu'il me faut bien appeler mes semblables. Car enfin, nous avons le même nombre de jambes, le même nombre de bras, le même nombre d'oreilles, le même nombre d'yeux. Vous avez vu ? Je n'ai pas dit que oui. 

La fleuriste était du genre noiraude et trapue, courtes cuisses et velue du mollet. Sur ses jeans était écrit "I love the Lot et Garonne". 

J'aurais dû me méfier. 

"J'ai faim, je suis d'Agen, me dit elle. Le patron s'appelle Bruno, mais il n'est pas là. Qu'est ce que vous voulez ?" 

"Une douzaine de tulipes, s'il vous plait." 

"C'est pour offrir ?"

Qu'est ce que ça peut te foutre, boudin, pensais-je avec une certaine retenue dans l'élégance du verbe ? Pourquoi cette femme tentait-elle de s'immiscer dans ma vie privée ? 

"Non, non, mademoiselle, lui dit je c'est pour moi". Elle enroba les fleurs dans une feuille de journal et dit : "C'est 32 francs".

"Oui, bon. Voilà trente deux francs. Mais mademoiselle, vous ne pourriez pas me les envelopper un peu plus joliment ces tulipes. 

"Ah y m'a dit que ce n'était pas pour offrir."

"Non. En effet, mademoiselle, ces fleurs sont pour moi. Je pensais cependant mériter de votre part les mêmes égards que vous eussiez montrer à ma marraine. Mais bon, tant pis. Adieu mademoiselle, nous ne sommes pas faits pour nous comprendre." 

Le seul être qui m'est un peu rasséréné ce jour là fut le boucher. Je lui ai pris un steak haché. Il m'a demandé si c'était pour offrir. J'ai dit que non, que c'était pour moi. Il m'a quand même mis deux très jolis papiers autour. 

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