Monsieur Haroun Tazieff offre un premier abord bien sympathique. Il déambule une silhouette carrée et nonchalante d'ours repu, surmontée d'une belle et bonne tête de pionnier hygiénique, un peu Mermoz, un peu Kessel, avec des yeux perçants et doux...

Pierre Desproges : 1er one man show au Théâtre Fontaine à Paris, 11 janvier 1984
Pierre Desproges : 1er one man show au Théâtre Fontaine à Paris, 11 janvier 1984 © Getty / Jean-Jacques Bernier

Il déambule une silhouette carrée et nonchalante d'ours repu, surmontée d'une belle et bonne tête de pionnier hygiénique, un peu Mermoz, un peu Kessel, avec des yeux perçants et doux... aussi clairs que les eaux du Dniepr le mois dernier. Quand Monsieur Haroun Tazieff parle, cette aura de paix tranquille qui émane de lui se fait encore plus rassurante. La voix de cet homme charrie des cailloux ronds, bien polis. On ne sait pas très bien si c'est Boris Godounov qui ronronne ou un vieux Maître de chai des Hospices de Beaune qui psalmodie la gloire d'un Romanée-Conti. 

Monsieur Haroun Tazieff est inoffensif. Il passe le plus clair de son temps à mettre son nez dans les trous qui fument. 

Parfois, un volcan facétieux, profitant de ce que M. Haroun Tazieff n'est pas là, se met à péter aux quatre vents. Monsieur Haroun Tazieff apparaît alors à la télévision et dit : "Ça ne m'étonne pas, je l'avais prédit." Puis il retourne s'enfumer plus loin avec une caméra, parce qu'il faut bien vivre, comme dirait Monsieur Jacques-Yves Cousteau. Monsieur Cousteau est un ami de Monsieur Tazieff. 

Monsieur Cousteau met son nez dans les trous qui mouillent. 

Messieurs Haroun Tazieff et Jacques-Yves Cousteau sont d'éminents scientifiques. Les scientifiques sont éminents ou ne sont pas. 

Avec Monsieur Paul-Émile Victor, qui met son nez dans les trous qui gèlent, ils forment en France un exceptionnel triumvirat, peu connu sous son nom d'apparat Les Pifs Nickelés, qui détient seul et sans partage depuis un demi-siècle, le secret divin de la connaissance géophysique. 

Des trois Pifs Nickelés, Monsieur Haroun Tazieff passe pour le plus sage et le plus éclairé. Jusqu'à un passé récent que nous situerons aux alentours de l'éclosion des roses en 1981, il n'avait de cesse de chanter aux lucarnes la pureté de la nature et de mettre en garde les apprentis sorciers et les politiciens contre les périls de Vulcain et les dangers sournois de l'extension nucléaire. Les architectes fourbes et les requins de l'atome tremblaient à son seul nom. 

Et puis, hélas, il y a un peu plus de trois ans, pendant que M. Haroun Tazieff avait le nez baissé sur quelques braises, une tuile lui est tombée sur la gueule. On venait de le nommer Ministre des trous qui fument et des noyaux qui pètent. De ce jour, Monsieur Haroun Tazieff ne fut plus le même. Ceux qui l'avaient connu vindicatif et parlant haut sur son vélo, fustigeant les rapaces en culotte de velours et les sourcils cramés, n'en crurent pas leurs yeux. Il ne se déplaça plus qu'en limousine aseptisée, dans des 3 pièces Cardin lave anthracite, avec une cocarde à l'avant et un pouet pouet pour arriver plus vite au palais du président, où on le vit courbé en frileuse révérence, devant les continuateurs zélés de la force de frappe. 

Pire, un jour que le président et ses chefs de guerre s'en étaient allés aux îles lointaines pour essayer leurs bombes de mort atomiques, M. Haroun Tazieff n'eut rien de plus pressé que de se joindre à eux. Il se montra aux gazettes, auprès d'un ministre clown de gauche qui n'avait pas craint de se mettre le cul dans l'eau, pour en vanter la propreté féérique après la salubre explosion. Ce jour là, Monsieur Haroun Tazieff dit en substance que la bombe atomique, on n'avait pas trouvé mieux pour la santé des nuages. 

Et puis, la rose a gardé sa tige, mais lâché ses pétales. Et M. Haroun Tazieff est retourné aux trous des volcans sur son vélocipède. 

Là-dessus, voilà t-il pas qu'une usine thermonucléaire ukrainienne s'embrase et nous dispense ses volutes assassines par dessus le rideau de fer que l'on croyait infranchissable. Chez nous, les cuistres officiels sont rassurants. On dirait autant de petits Tazieff revenant bronzés de Mururoa. "Les journalistes et le public sont des cons" pense t il. C'est nous, les cuistres, qui détenons à la fois le pouvoir économique du nucléaire et le pouvoir d'en informer les gens. Ya qu'à rien leur dire, et les veaux iront au pré. 

C'est alors que Monsieur Haroun Tazieff relève le nez. Frétillant, il retourne aux gazettes et dit que les responsables de la Protection Civile sont des rigolos et des tyrano-bureaucratiques qui empêchent la France d'être informée sur la réalité du péril, et qui seraient bien incapables de nous épurer si nous avalions des noyaux de travers. 

Quand M. Haroun Tazieff était Haut responsable aux trous qui fument et aux noyaux qui pètent, ces mêmes responsables étaient déjà en place. M. Tazieff n'eut alors jamais un mot d'opprobre à leur endroit. Il leur faisait "coucou" depuis sa limousine. Il n'avait pas de raison de s'en faire. L'atome d'alors était en sucre. 

Cette histoire nous prouve qu'il ne faut jamais donner une auto à un vulcanologue cycliste si c'est pour la lui reprendre après. De retour au vélo, il perdrait les pédales. 

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