On ne rit vraiment de bon coeur que dans les cimetières. Ainsi, au spectacle quasi funèbre de ce premier Conseil des ministres de samedi dernier, mes enfants, mon chien et moi-même avons-nous été secoués d'une crise inextinguible de franche hilarité

Pierre Desproges tient sa plume !
Pierre Desproges tient sa plume ! © Getty / Sophie Bassouls - Sygma

On n'oubliera jamais cette table immense et nue, cernée de toutes ces plantes en pot cravatées de sombre, et costumées de gris, ni ces faciès compassés, présents et à venir, ni cette poignante détresse émanant de ces gens dont la plupart se sont pourtant débattus pendant vingt ou trente ans, au risque d'y laisser leur honneur ou leurs amours, dans le seul but d'être là un jour, posés sur leur cul, dans du velours, sur les petits trônes instables de leurs petits pouvoirs fragiles.

"La gravité est le bonheur des imbéciles", disait Montesquieu, dont l'oeuvre inspira la Constitution de 1791, c'est dire s'il avait oublié d'être con. Voilà une maxime qu'on serait bien venu de déployer sur une banderole à chacune de ces réunions de pingouins emministrés, comme au-dessus des monuments aux mots et des cours d'honneur, où des remetteurs coincés de médailles posthumes décochent des bisous mous sur les joues des veuves de flics.

"La gravité est le bonheur des imbéciles". Ce ne sont pourtant pas des imbéciles, tous ces coincés de samedi matin. Ce sont tous, à un titre ou à un autre, les élus du peuple, et trente-sept millions et demi de connards ne peuvent pas se tromper.

Non. Ce ne sont pas des imbéciles. S'ils avaient l'air grave sur cette photo de famille insoutenable, c'est parce que, pour reprendre l'expression de l'inventeur de la dératisation par l'emploi des laxatifs, ils se faisaient chier comme des rats morts. Ils s'ennuyaient avec une intensité inconnue sur l'échelle du regretté Richter, ils s'ennuyaient comme un cercueil s'ennuie sous l'oraison dernière, ils s'ennuyaient comme s'ennuie l'eunuque distrait égaré au Ciné-Barbès à la dernière séance de Prends-moi par les deux trous.

Mais pourquoi s'ennuyaient-ils ? L'instant d'avant, d'avant qu'ils ne fussent assis en lune pour les photographes, que s'était-il passé ? De nombreux journalistes ont observé que, sur le perron de l'Élysée et dans la cour, l'atmosphère avait été beaucoup plus sereine et détendue. Je ne pense pas trahir un secret d'État en rapportant quelques bribes de conversation échangées à ce moment-là entre le Président de la République et le nouveau Premier ministre qu'il s'est offert. Je veux dire qu'il s'est payé. Du moins va-t-il essayer de se le payer.

Chirac : Fait pas chaud. Mitterrand : Non, on peut pas dire.
Chirac : En plus, c'est couvert.
Mitterand : Ça va peut-être se lever ? Chirac : Faut espérer.
Mitterrand : Oui.
Chirac : Il vaut mieux un bon petit froid sec qu'une mauvaise petite pluie fine.
Mitterrand : C'est ce que je dis toujours.
Chirac : L'humidité, ça transperce.

C'est alors qu'ils se sont assis, le Président, le Premier ministre et les ministres en second et les petits ministres. Au début, ils ont continué à échanger des idées d'ordre général. 

On a même ri, quand Édouard Balladur a suggéré qu'on pourrait nationaliser les antiquaires. 

Alors ? Alors il s'est produit, juste avant l'entrée des caméras, quelque chose d'insolite et de désolant qui a fait brutalement basculer cette bonhomie confraternelle dans la plus obséquieuse patibularité fratricide. À l'heure où je vous parle, trois hypothèses circulent dans les couloirs de l'Élysée et de Matignon. Je vous les soumets en toute objectivité, cela va sans dire : 

1- Le Président a dit à Léotard qu'il avait le look séminariste et l'air évêché. Le jeune ministre de la Culture a répondu : "C'est celui qui le dit qui y est".
2- Charles Pasqua, dont l'élévation de pensée peut parfois surprendre, a raconté l'histoire du mec qui en a trois.
3 - Enfin, et c'est l'hypothèse la plus plausible, Jacques Chirac, qui venait de se baisser pour renouer son escarpin, s'est écrié soudain : "C'est quoi, le paquet sous la table ?"

Quoiqu'il en soit, il faut qu'on cohabite, pour reprendre le cri d'amour du crapaud.

Quant à ces féroces soldats, je le dis, c'est pas pour cafter, mais y font rien qu'à mugir dans nos campagnes.

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