L'été ? Quelle horreur ! C’est la saison des joies vulgaires et des exultations de masse. Même en ville, les gens commencent à se déguiser comme à la plage. Plus intolérable que tout, voici que ressurgissent les T-shirts à messages personnalisés.

Pierre Desproges
Pierre Desproges © Getty / Sophie Bassouls - Sygma

L'été ? Quel horreur !
C'est la saison des joies vulgaires et des exultations de masse.
En hiver, l'homo sapiens de base fonce la tête basse dans les frimas pour qu'on ne voie pas sa gueule, mais que revienne l'été, et voici qu'il relève le groin pour humer les petites brises le long des quais marins où il parade, derrière son ventre enveloppé dans d'immondes chemises haïtiennes, avec sa grosse qui se pavane à son bras en jupette rase-bonbon de style abat-jour à cellulite, et leur progéniture braillarde qui caracole autour et fait des ricochets pour stresser les mouettes et, paniquer les harengs. 

Même en ville, les gens commencent à se déguiser comme à la plage. Pourtant, rien n'est plus insultant à l'œil qu'un employé de banque bariolé ou qu'une sténographe facturière multiflorale. Au spectacle de ce laisser-aller luxuriant, l'homme de goût se prend à déplorer qu'on n'habille pas la France entière en gris muraille de Chine, comme au bon temps de Mao Tsé-toung. 

Plus intolérable que tout, voici que ressurgissent les T-shirts à messages personnalisés. Personnalisés ! Ô sordide exploitation du langage des foules. Ils sont un million d'assujettis sociaux, blanc navet à exhiber leur couenne dans un million de tricots de coton où l'on peut lire "Je suis un rebelle", et ils bêlent et broutent dedans, tous ensemble et tous pareils, et ils appellent ça "un message personnalisé". Quelle dérision ! Quelle époque ! Vivement la guerre ! 

Jamais ces messages ne correspondent à la moindre réalité tangible. Tenez, hier après-midi, sur le parvis de Notre-Dame de Paris, je croise une grande bringue plutôt joufflue. Le genre belle des champs en plus laitière encore, avec des joues comme des fesses, un bon gros regard con de vache normande, des bras lisses et blanc yaourt et une paire de lolos à ressusciter Leprince-Ringuet. Je le dis au cas où il serait mort, on me dit rien.
Bref, cette conne était belle et bloubloutante comme un flanc bavarois. Par chance, elle arborait un T-shirt blanc qui annonçait en lettres de feu "Je suis à prendre".
Qu'eussiez-vous fait à ma place ?
Je l'ai prise. 

Ah mes enfants, quelle affaire ! La voici qui se débat en poussant des brames de truie des Ardennes, ce qui est, généralement, l'expression d'un très profond désarroi. La truie des Ardennes a plutôt tendance à couiner quand on lui grimpe dessus. C'est la biche lorraine qui brame sous le mâle. Ayant ouï ces cris effrayants, voici que les flics déboulent, et le curé de Notre-Dame qui veut m'excommunier, et la délégation des Enfants de Marie-couche-toi-toute-seule qui veut me finir à coups d'ombrelles bénites, quelle affaire ! 

Il y a plus sot encore que le T-shirt à message. Il y a le T-shirt publicitaire. On peut dire sans aucune exagération misanthropique que l'existence et le succès - à l'échelle mondiale - du T-shirt à message publicitaire constituent la preuve formelle de l'incommensurable étendue de la bêtise humaine. 

Quand j'étais enfant, je me rappelle qu'il déambulait dans les rues des villes des hommes-sandwichs. C'étaient des messieurs qui promenaient sur leur dos des grands panneaux fixés par des bretelles, comme des sacs de campeur vantant les mérites d'une marque de bas, de liqueur ou de cigarettes. Bien évidemment, ces gens là étaient payés pour faire ce qu'on appelait encore de la réclame et qui n'étaient déjà que de la vulgaire publicité. 

Aujourd'hui, les marchands de soupe doivent se pisser dessus de rire : voici venu le temps béni pour eux des hommes-sandwich qui paient pour faire de la pub. Car enfin, vous avez beau tourner le problème dans n'importe quel sens, il est de fait qu'un connard qui donne de l'argent à un commerçant en échange d'une chemise exaltant les qualités d'un quelconque produit de consommation, se trouve exactement dans la position grotesque et ahurissante d'un ouvrier qui paierait son patron pour avoir le droit de travailler à l'usine.
Je dis ça parce que je suis en colère.

En réalité, je déteste l'été. Tous les ans, c'est la même chose. Dès les premiers vrais beaux jours, quand la nature est en fête et les oiseaux fous de joie, je regarde le ciel bleu par dessus les grands marronniers de mon jardin, et je me dis : "Ah, ça y est, quelle horreur : dans six mois, c'est l'hiver !

Pouf, pouf. 

Faits divers : sports. Le monde du sport est en deuil, l'athlète soviétique Sergueï Kouchnev est mort noyé à Moscou lors de son premier essai au lancement du poids sur glace. 

Pouf, pouf. 

Encore un record pulvérisé. L'Allemande de l'Est Kristina Nawer a battu à Bonn le record du monde du 100 mètres nage libre dames en parcourant la distance, en ,tenez-vous bien, en maillot de bain bleu. 

Pouf, pouf. 

C'est au milieu d'une foule parisienne recueillie que Miss Monde 1982 : 90-60-90 a assisté à Notre-Dame aux obsèques de Miss Monde 1923 : 60-60-60. 

Pouf, pouf. 

Le ministre français des inaugurations de salon, Monsieur Jean-Louis Le Cerf, a disparu. On pense qu'il a pu être emporté par un courant d'air lors de l'ouverture des portes du premier salon de la fenêtre. 

Pouf, pouf. 

Et enfin, huit jours après la mystérieuse disparition à Longchamp de Foster Johnson, aucune demande de rançon n'a encore été formulée. L'hypothèse d'un accident semble devoir être la plus plausible. Le célèbre jockey britannique aurait pu notamment être malencontreusement reniflé par son cheval. 

Quant à ces féroces soldats, je le dis, c'est pas pour cafter, mais y font rien qu'à mugir dans nos campagnes. 

Les invités
Programmation musicale
  • Andrea Laszlo De SimoneVivo (radio edit)2021
(Ré)écouter Chroniques de la haine ordinaire : Desproges