Les algues peuvent contribuer à un changement systémique dans notre modèle de civilisation. Il y a 10 000 ans, l’homme est passé de la préhistoire à l’histoire moderne quand il a cessé d’être un chasseur-cueilleur sur terre et s’est mis à développer l’agriculture et l’élevage.

Les algues peuvent contribuer à un changement systémique dans notre modèle de civilisation
Les algues peuvent contribuer à un changement systémique dans notre modèle de civilisation © Getty / supermimicry

Dans l’océan, l’homme est aujourd’hui encore pour l’essentiel un chasseur-cueilleur, il y déverse ses déchets et en extrait des ressources (gaz, pétrole, poisson) sans aucune compréhension des impacts sur l’écosystème marin.  Hormis en Asie où elles sont déjà largement présentes dans l’alimentation, les différent végétaux marins sont fort peu connu des hommes. La diversité végétale en mer est pourtant bien plus grande que sur terre et sur celle-ci repose toute la vie animale sous-marine. Sans algues pas de vie animale dans l’océan, ni sur terre par conséquent car l’océan contribue à 50% de l’oxygène de notre planète. 

Aujourd’hui, poussé par l’urgence écologique, sociale et par la limite quasi atteinte des ressources terrestres pour répondre à une population humaine grandissante, l’homme a les moyens technologiques de développer une culture d’algues et une aquaculture durable pour la planète qui fournira de ressources considérables à notre société sans besoin de terre, ni d’eau douce. 

Les algues sont une ressource aux applications multiples et pour la plupart encore à découvrir. La production d’algues est en premier lieu perçue comme un moyen d’assurer une meilleure sécurité alimentaire et nutritionnelle dans le monde.  La croissance de la population mondiale et le développement d’une alimentation occidentale indique que nous allons devoir produire, dans les 50 années à venir, autant de calories que dans les 10 000 ans passés.... L’aquaculture est actuellement l’industrie qui connait la plus forte croissance dans l’agroalimentaire. L’océan couvre aujourd’hui 70% de notre planète et contribue en calories à moins de 3% à notre alimentation. Les algues sont une ressource alimentaire intéressante car faibles en graisses et riches en nutriments importants pour notre santé (protéines, zinc, fer, vitamines A, B12, K, Oméga 3, etc …). Les algues ne nécessitent pas d’être nourries, ni arrosées, n’ont pas besoin d’apports chimiques et ne s’échappent pas.  Des chercheurs néerlandais ont montré que 2% des océans suffiraient à couvrir les besoins en protéines de 12 Mds de personnes sans aucun besoin de protéines terrestres, végétales ou animales.

Au-delà du potentiel des algues pour l’alimentation humaine directe qui impliquera un important changement culturel, déjà en cours mais assez lent, dans nos pays, cette ressource représente aussi une solution pour nourrir les animaux.  En effet, les algues permettent d’envisager une aquaculture intégrée plus naturelle, durable et régénérative (permaculture marine). De façon plus générale l’alimentation animale à base d’algue permet aussi d’améliorer le système immunitaire des animaux et donc réduit leur besoin en antibiotiques. Par ailleurs des compléments à base d’algues ont montré de très prometteurs effets de réduction, voire de suppression, des émissions de méthane pour les ruminants (5% des gaz à effet de serre).

Pour ce qui concerne les plantes, les algues représentent des fertilisants bio et naturels et sont utilisées comme tel depuis des siècles dans les régions côtières. Elles apportent des éléments minéraux comme du potassium et du magnésium, contribuant à la croissance des végétaux et certains de leurs composants fortifient les plantes contre les maladies et stimulent leurs mécanismes de tolérance à la sécheresse, au froid ou à l'excès de sels. Elles permettent aussi de retenir de l'eau et de la matière organique dans les sols.

Certains composants des algues permettent aussi de proposer une alternative au plastique avec des emballages biodégradables. D’autres composants présentent aussi un potentiel important et encore inexploité pour la pharmacie, la médecine, les compléments alimentaires et la cosmétique. 

Par ailleurs, les algues séquestrent beaucoup de carbone. Certaines algues poussent de 30 cm par jour et peuvent atteindre 60 m de hauteur, ce sont donc des puits de carbones très importants qui, au mètre carré, absorbent les gaz à effet de serre de manière encore plus efficace que des forêts primaires. Au-delà du carbone, les algues contribuent à nettoyer les océans des phosphates, nitrates et autres polluants issus de l’agriculture et favorisent la biodiversité marine créant des habitats naturels marins pour les autres espèces. 

Ici l’importance de développer leur culture est d’autant plus cruciale que beaucoup de ces grandes algues disparaissent massivement, jusqu’à 80% d’extinction dans certaines régions

victimes du bouleversement des écosystèmes marins Il y a donc comme un incendie au fond de l’océan, bien moins visible mais tout aussi dangereux que ceux de la forêt amazonienne ou d’ailleurs. Une restauration active et massive des écosystèmes marins est nécessaire via la planification de cultures.

Enfin les algues représentent dans les pays développés, et ailleurs, un potentiel important pour une création nette de revenus et d’emplois et auront donc un impact positif sur la pauvreté. A noter qu’en Afrique, ces nouveaux revenus bénéficient jusqu’à 80% à des femmes et pourraient contribuer ainsi à l’autonomisation des femmes dans ces pays émergents. Cette liste non-exhaustive démontre le spectre des solutions que pourraient apporter les algues pour répondre aux grands défis de notre société. Il nous reste encore beaucoup de progrès à effectuer pour espérer cultiver à grande échelle les macro-algues. Il nous faudra mieux les connaître dans leur diversités génétiques, trouver les moyens de les cultiver en haute mer, inventer des nouveaux outils de contrôle et de culture basés sur les nouvelles technologies,  limiter les risques potentiels sur l’environnement liés à leur invasivité, mieux comprendre les marchés potentiels, savoir les transformer afin de valoriser l’ensemble des composants pour rendre leur culture rentable, faciliter la planification spatiale marine, mettre en place des règlementations et des normes et favoriser le partage de connaissance entre les opérateurs d’un secteur encore très fragmenté.

L’Asie où leur consommation est déjà très répandue et ou l’algue est cultivée à grande échelle (marché de 6 Mrds € pour 30 M de tonnes par an, soit 99,5% de la culture d’algues mondiale) nous pousse à l’optimisme et à l’investissement

Afin de mieux communiquer sur les bénéfices des algues, l'ONU, la Banque Mondiale, le WWF et d'autres représentants universitaires ou de producteurs d’algues à travers le monde ont rédigé en juin 2020 le "Manifeste pour les Algues". Ce Manifeste a donné suite à des actions concrètes pour réaliser ce potentiel. L’une d’entre elles consiste à lancer en mars 2021 la première coalition mondiale des acteurs de l’industrie des algues visant à travailler conjointement sur des problématiques de règlementation et de standards de sécurité liés aux algues (sécurité alimentaire, environnementale et des travailleurs du secteur). Ces sujets non compétitifs devraient permettre aussi une plus grande collaboration dans ce secteur naissant et contribuer au développement de la filière.

Ainsi la « révolution des algues » pourrait nous permettre de restaurer la biodiversité des océans et réduire les risques environnementaux tout en nous permettant d’être la première génération sur cette planète à nourrir l’ensemble de la population avec une alimentation saine et durable, comme nous l'a expliqué Vincent Doumeizel, Conseiller Océan au Pacte Mondial des Nations Unies, Directeur des programmes Agro-Alimentaires à la Fondation Lloyd’s Register de Londres.

Les invités
  • Vincent DoumeizelConseiller Océan au Pacte Mondial des Nations Unies, Directeur des programmes Agro-Alimentaires à la Fondation Lloyd’s Register de Londres.
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